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L'esprit de Tibhirine, et autres récits

  • Une enquête inédite de six mois sur Christian de Chergé à paraître dans la revue Ultreïa

    Le bureau de Christian de Chergé.JPG

    Après une longue absence sur ce blog, due à de multiples occupations, je suis heureux de vous annoncer la publication en avril, dans la revue Ultreïa!, d'une enquête de six mois sur Christian de Chergé, dont vous pouvez voir, ci-dessus, le bureau que j'avais photographié au monastère de Tibhirine (Algérie) en juin 2012.

    Pour mener ce travail très approfondi, j'ai sollicité une quarantaine d'interlocuteurs, dont certains - français ou algériens - s'exprimeront pour la toute première fois et apporteront des informations totalement inédites.

    Rendez-vous en avril prochain, dans le numéro de printemps d'Ultreïa!

    Nicolas Ballet

  • Une bague magique pour s'initier à la poésie arabe et persane

    Quelques mots du poète Rûmi, gravés sur une alliance à Téhéran. Le point de départ de mon enquête pour montrer, avec la complicité de l'islamologue Rachid Benzine, la finesse langagière du persan, de l'arabe ou de l'hébreu. 

     

     

     

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  • Les ambiguïtés de Fès, capitale spirituelle du Maroc

    C'est vrai qu'elle est belle, cette Médina de Fès. Comme toutes les pièces architecturales majeures qui ont résisté, plus ou moins bien, aux assauts du temps, la vieille ville impressionne du haut de ses 1200 ans. Nous qui sommes là, l'espace d'une respiration seulement. Et ces millénaires qui nous ont précédés...

    Pour la bien parcourir, vous devrez désapprendre l'esprit haussmannien. Son lacis de ruelles ceintes par de hauts murs est tel que la meilleure boussole (note de l'auteur : la boussole est, au XXe siècle, l'ancêtre du GPS) perd là toute utilité. Une excellente nouvelle. On s'y perd pour mieux s'y retrouver. On apprend à s'y égarer, à ne plus vouloir tout contrôler - d'une façon générale, le bénéfice permis par tout voyage. La capitale spirituelle du Maroc, dans laquelle j'ai séjourné à cinq reprises pour les besoins de mes visites aux moines de Midelt, hébergés 200 kilomètres plus loin, compterait un millier de mosquées, soit à peu près autant d'écoles coraniques. Elle se glorifie aussi d'abriter la plus vieille université du monde arabe, la Qaraouiyine. Ce que cette cité m'a enseigné (mais alors en cherchant bien), ce pourrait être l'art de l'abandon. Voilà en quoi elle serait, à mes yeux, spirituelle. Ne l'idéalisons pas non plus : Fès est exaspérante, envahie de touristes (dont je fais partie), bruyante et étouffante (surtout l'été), remplie de commerces qui suscitent des embouteillages humains permanents dans ses étroites ruelles. Pour la méditation, on repassera un jour de ramadan.

    Ainsi, dans le dernier numéro de la (superbe, enrichissante et oxygénée) revue de spiritualité Ultreïa!, j'ai relevé un récit très personnel de l'universitaire Brice Gruet, "géographe, auteur et artiste", intitulé Fès, ville de l'esprit. Il la sillonne, un peu à la façon subjective d'un Régis Debray à Jérusalem, et avec les risques de raccourcis que comporte ce genre d'exercice mené au pas de charge - du temps est nécessaire pour parvenir à comprendre une ville et il faut savoir la quitter pour en cerner les contours (comme du haut de cette colline des Mérinides qui surplombe l'ovoïde de Fès) en s'aidant d'observateurs qui ont davantage de recul que nous.

    Toutefois, le regard par définition unique d'un individu est précisément ce qui permet à chacun de ne pas rester prisonnier de ses oeillères. Les déambulations de cet auteur m'ont permis de voir des choses auxquelles j'étais resté aveugle ou insensible. Je n'avais pas remarqué à quel point l'eau était la colonne vertébrale si symbolique de cette Médina où les fontaines décorées de zelliges jaillissent dans les cours intérieures des riads (mini palais) et des mosquées. Même dans les artères principales de la vieille ville, se rencontrent ces anciens points d'eau, aujourd'hui souvent désaffectés et remplis de détritus.

    "Fès doit son existence à la présence de l'eau, cette eau magnifiée par le Coran et toute la culture musulmane. Car l'eau renvoie à la source et la source, à l'origine. De cette façon, et de proche en proche, l'eau rappelle sans cesse à l'Homme son essence divine et ses devoirs envers elle. C'est un élément qui relie la Terre et le Ciel et, en terre d'islam, les ablutions rituelles avant les prières sont impératives.", écrit Brice Gruet, qui rappelle combien le soufisme - la voie mystique de l'islam - irrigue aussi les allées de la ville.

    Ouvert à toutes les spiritualités et croyances, le Festival de cultures soufies, chaque année, au printemps, est une expérience enrichissante pour qui a eu la chance d'y participer. Avec des amis, nous avions assisté à l'édition 2011. Les douces palabres d'Eric Geoffroy (soufi français membre de la confrérie Alawiyya) et Faouzi Skali (soufi marocain membre de la confrérie Boutchitchiya) sous le chêne de la cour intérieure du musée Batna avaient quelque chose d'envoûtant. Un clapotis de mots rafraîchissant dans cette cuvette fassie écrasée de chaleur dès le mois d'avril. Le ravissement avait été porté à son comble par la rencontre de la sénatrice franco-algérienne Bariza Khiari, qui venait de m'apprendre l'acquisition par l'Algérie du testament de l'émir Abd el-Kader. L'année précédente, j'avais rencontré par hasard à Beyrouth l'antiquaire Antoine Abi-Heila, qui m'avait fait la confiance de me montrer ce testament, qu'il venait de dénicher à Damas en Syrie, et s'apprêtait à céder à de mystérieux acquéreurs!

    Envoûtant, oui. Trop envoûtant peut-être, tout cela.

    Une ville est une somme d'être humains de sensibilités diverses, confrontés à des difficultés quotidiennes. Fès, comme les autres. Pour conserver une juste vision du monde, il est important de savoir s'arracher aux cénacles confortables de l'entre-soi, comme d'un fauteuil moelleux.

    J'ai ressenti un goût d'inachevé à la lecture de l'article mentionné, qui me semble laisser dans l'ombre, ou ignorer, des aspects essentiels de cette cité.

    De quelle spiritualité parle-t-on à Fès? Les soufis ne composent qu'une part minoritaire, et très élitiste de la population fassie, dont une certaine élite "occidentale" a tendance à exagérer l'importance dans des médias spécialisés. Certes, les confréries soufies sont aussi actives dans des zones rurales de cette région du Maroc. Mais l'image dont elles jouissent parmi la grande masse de la population est mauvaise. Le maraboutisme - les zahouïas rendant hommage aux cheikhs fondateurs d'une confrérie - est assimilé à un culte des idoles que réprouve l'islam sunnite malékite, très orthodoxe, depuis toujours dominant au Maroc, dont le Roi, commandeur des Croyants, se prévaut d'être un descendant du Prophète de l'islam destructeur des statuettes polythéistes au Hedjaz.

    Je me rappelle cette phrase de l'écrivain et scientifique Théodore Monod, invité à une émission peu avant sa mort. Ce devait être vers 1995. Il disait : "Ce n'est pas parce qu'une chose est ancienne qu'elle est bonne. L'esclavage, par exemple, est une tradition très ancienne."

    J'appliquerais son précepte à l'université Qaraouiyine. Il est rarement dit qu'elle n'est pas un foyer d'ouverture pouvant laisser espérer une lecture critique du corpus coranique. Ali Mostafa, chercheur au GREMMO (Groupe de recherche et d'études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient, CNRS, Lyon) avait donné, en 2015, une contribution à un colloque sur l'islam organisé par Michel Younès à l'université catholique de Lyon. Il décrivait la Qaraouiyine comme le creuset d'une forme de salafisme qui a imprégné la pensée de certains pères de l'indépendance marocaine, dont Allal Al Fassi, membre de l'Istiqlal. L'islam marocain est assis sur une base très dogmatique. Dans ce pays, la religion fait société.

    Un soir, parcourant au hasard les collections de la Bibliothèque nationale de France sur le site gallica.fr , j'ai mis la main sur une somme écrite par le missionnaire français, aujourd'hui oublié, Auguste Mouliéras : son Maroc inconnu - étude géographique et sociologique constitue une mine d'or dont les galeries parcourent aussi le Fès de la seconde moitié du XIXe siècle. Suivant le témoignage d'un ancien étudiant, il trace le portrait d'une femme, El-Aliya Ben Kiran, qui dispensait alors ses cours de logique et de grammaire arabes à la mosquée des Andalous. Pressé de voir en elle une figure féministe, l'ethnologue chrétien en oublie l'essentiel : cette docte dame - une "savante", comme on dit en terre d'islam - dispensait ses enseignements gratuits à des horaires séparés pour les femmes et pour les hommes. Et dans l'horaire réservé à la gent masculine, elle parlait à son auditoire cachée derrière un épais rideau qui la rendait totalement inaccessible à la concupiscence supposée de l'assemblée de mâles lui faisant face - en France, à la même époque, les religieuses enseignantes travaillaient à visage découvert, même si la mixité n'était pas établie.

    Jusqu'à quel point Fès la spirituelle peut-elle tolérer l'ouverture d'esprit? La ville a ses laideurs et ses raideurs. Un membre d'une famille des moines de Tibhirine me rapportait que les trappistes étaient mal acceptés par le voisinage - Christian de Chergé, le prieur assassiné en Algérie, avait ouvert une antenne à Fès en 1988, depuis fermée. La liberté de conscience n'existe pas dans ce pays : un Marocain est musulman (ou juif). Mais il lui est interdit d'être athée, chrétien ou bouddhiste, par exemple. Le monastère de Midelt, où se trouve le dernier survivant de Tibhirine, est surveillé de très près par les autorités. A la marocaine. C'est-à-dire : en utilisant le voisinage, sans avoir l'air d'y toucher.

    A Fès la spirituelle, les habitants juifs ont quasiment disparu depuis la création de l'Etat d'Israël, alors qu'ils étaient là des centaines d'années avant l'arrivée de l'islam. Le savant et médecin Maïmonide (Moïse Ben Maïmon) a même habité dans la Médina (une plaque gravée dans le marbre rappelle sa présence dans la ruelle qui conduit au très touristique Café Clock).

    Le cimetière juif aux pierres blanches éclatantes, tout proche de la vieille ville, est toujours visité par des descendants des familles, que nul n'empêche certes de venir ici - les pèlerinages sur les tombes de rabbins sont aussi fréquents dans tout le Maroc et il est connu que les autorités ont contribué à la protection des sépultures.

    Mais des traditions partagées avec les musulmans n'ont pas résisté et les clichés antisémites, auxquels se mêlent l'antisionisme, sont présents dans la population. J'ai plusieurs fois, parmi des commerçants musulmans ou berbères confessant leur athéisme, entendu des réflexions sur "les Juifs qui tiennent le pouvoir dans le monde et ont l'argent." Par le passé, sous le protectorat français, des émeutes avaient visé les Juifs à Fès.

    La tombe de Solica, jeune juive tangéroise assassinée dans des conditions peu claires à Fès au XIXe siècle (la romancière Eliette Abecassis en parle dans son livre Séfarade), était visitée par des musulmanes en guise de porte-bonheur. Elles vénéraient cette femme comme une sainte. "Cette pratique a cessé, parce que le souvenir de la présence juive à Fès et au Maroc s'estompe, ce qui est un vrai crève-coeur, quelque peu atténué par la volonté manifeste du Roi de réintégrer la culture juive dans le patrimoine national.", me confie Abraham Bengio, arrière-petit-fils de Mordekhaï Bengio, grand rabbin de Tanger. De nos jours, il n'y a a plus que des Juifs qui se rendent sur cette tombe. En avril 2011, j'y avais vu des familles israéliennes se recueillir devant celle que l'on nomme en hébreu la Tsadika (la Juste), plus haut degré de sagesse et de respectabilité dans le judaïsme.

    Dans un tout autre domaine, il faudrait aussi aborder les problèmes de moeurs, criants, qui frappent la jeunesse de Fès, et cela en pleine ville "sainte". Des touristes occidentaux s'y baladent les poches pleines de dollars ou d'euros, non pas pour acheter des produits artisanaux, mais pour se livrer à des actes de pédophilie avec des adolescents. Les propriétaires de riads m'ont livré de nombreuses informations à ce sujet. Fès, bien plus discrète que la très exposée Marrakech, est un lieu de prédation "idéal" pour ces criminels. "La situation ici est bien pire qu'à Marrakech. Des enfants nous ont dit qu'ils recevaient jusqu'à 1000 dollars pour une relation sexuelle.", m'ont assuré des Marocains de grandes familles. Je les crois volontiers. Combien de fois ne me suis-je pas fait poursuivre le soir dans des ruelles de la médina par des gamins me harcelant de propositions indécentes, signe que ces pratiques sont malheureusement plus que répandues dans cette "capitale spirituelle"?

    Fès est une ville ambiguë, à l'image du genre humain.  S'il me semble louable de s'extasier de la beauté d'un lieu propre aux transports mystiques, je ne peux me satisfaire d'une telle approche quand elle conduit à ignorer la souffrance de personnes, prises dans des carcans qu'il faut savoir nommer et qui sont, parfois, la négation de ce que l'esprit (l'Esprit?) préconise.

    Nicolas Ballet

  • Manne providentielle en Iran

    Au terme d'un récent séjour touristique en Iran, le troisième depuis un an, j'ai fait provision de quelques douceurs pour mes proches. A l'aéroport Emâm Khomeini de Tehran, du nougat d'Esfâhan (Ispahan) de très bonne qualité était proposé à la vente. 40% de pistache : le "beluga" du nougat! Une confiserie point trop sucrée. L'adjectif "shirin" accolé à son nom (Shirin est aussi un prénom persan) lui correspond bien : il signifie à la fois "doux et sucré".

    J'avais déjà eu l'occasion de le goûter dans l'ancienne capitale des Safavides (la première dynastie musulmane persane qui avait établi le shi'isme comme religion d'Etat au XVIe siècle de notre ère pour faire pièce aux visées impérialistes ottomanes). La ville célébrée pour sa beauté par certains de nos écrivains voyageurs m'a personnellement laissé de marbre, tant elle est envahie par les visiteurs et les boutiques de souvenirs qui la rendent par endroit aussi dépourvue de charme que tous les lieux trop touristiques du monde.

    Au moins ce nougat forme-t-il l'une de ses richesses patrimoniales qui mérite que l'on s'y arrête un instant.

    D'abord pour le symbole. L'esprit cocardier français aurait vite fait d'associer le nougat à la seule ville de Montélimar. Or, il ne s'agit nullement d'une spécificité hexagonale.

    La trace la plus ancienne en a été retrouvée dans des livres de recette en Mésopotamie, au Xe siècle de l'ère commune.

    Les Occidentaux ont-ils rapporté le nougat de leurs voyages en Orient? Ou de semblables intuitions culinaires ont-elles parcouru les esprits du monde entier? Les deux hypothèses sont crédibles.

    Il y a quelque chose d'universel dans le nougat, que les Iraniens appellent "gaz" ( گز). Attention aux faux-amis : ce terme désigne - non pas un composé chimique volatil - mais le tamaris, un arbuste aux fleurs roses, commun au Moyen-Orient. Un bel exemple de métonymie : le sucre utilisé pour ce nougat provient en partie de la manne, une sécrétion au goût de miel produite par un insecte parasite, la cochenille du tamaris.

    Les cultures se rejoignent.

    L'expression "manne providentielle", ou "manne céleste", entrée dans le langage commun, a la même source.

    C'est celle qui avait, selon la tradition juive, permis aux Hébreux de survivre durant leur errance dans le désert du Sinaï.

    Le grand rabbin régional de Rhône-Alpes, Richard Wertenschlag, a bien voulu m'éclairer sur ce point.

    "La manne est désignée comme le pain du Ciel (Exode 16,4). L'Eternel dit à Moïse : "Je vais faire pleuvoir pour vous du pain depuis les Cieux." La Maison d'Israël appella son nom "manne". C'était comme une graine de coriandre blanche et elle avait la saveur d'un gâteau au miel."

    L'hébreu étant une langue racinaire, j'ai demandé à Richard Wertenschlag quelle était l'origine du mot "manne". Il provient, m'a-t-il répondu, de la racine "mana", qui signifie "cadeau" (Lévitique 7,20) mais aussi "part, portion" (Psaume 16,11).

    Nourritures terrestres et spirituelles sont inséparables.

    Voyager les yeux et le coeur grand ouverts permet de dissiper bien des malentendus, et de trouver des points d'ancrage communs entre des populations que l'hystérie politico-médiatique se plaît à opposer.

    Nicolas Ballet

  • Umberto Eco ou la fabrique d'un saint

    L'Eglise catholique est souvent raillée pour sa propension à pondre des saint(e)s davantage qu'un curé ne pourrait en bénir. La société civile n'est pas en reste. Le besoin de communier autour d'un grand homme (avez-vous remarqué - tiens comme c'est étrange - qu'il ne s'agit jamais d'une grande femme?) est un vieux classique de l'Histoire des pays occidentaux, sécularisés ou non. L'hommage national autour de la mort de Victor Hugo, raconté dans un récent livre de Judith Perrignon, illustre bien ce phénomène dans lequel toute réflexion distanciée semble abolie au nom de la nécessité absolue de célébrer une figure fédératrice d'autant plus indispensable qu'elle disparaîtrait en un temps de clivages sociaux profonds ou d'égarements intellectuels, politiques et moraux. Le besoin d'héroïsme - donc d'admiration - est inséparable de l'être humain, du fait même de ses limites et de la brièveté de son existence. Le culte rendu à des individus supposés hors du commun, procède, je pense, de ce besoin de se rattacher à une nature divine de l'Homme dans lequel s'incarnerait, de temps en temps, cette force surnaturelle transcendant l'étroitesse de nos vies respectives. Un besoin d'absolu qui peut déboucher sur les pires excès, le premier étant, si l'on n'y prend garde, l'abolition de l'intelligence ou, en tout cas, de tout esprit critique.

    S'il nous regarde, je ne suis pas certain que Umberto Eco soit spécialement ravi des hagiographies publiées à l'occasion de son décès. Depuis quelques jours, la preuve est faite de l'ubiquité d'un Dieu contemporain du savoir. Saint Umberto est partout. Il s'en faudrait de peu pour que les fidèles de la place Saint-Pierre de Rome ne scandent des "santo subito" à l'occasion de la bénédiction pontificale pour réclamer sa canonisation sur-le-champ. Dans les nombreux articles qui lui ont été consacrés en France, il n'a été question que de célébrer l'érudition phénoménale de ce linguiste et romancier curieux de tout, capable de manier les concepts les plus élaborés de la sémiotique, comme de donner, dit-on, dans le genre "populaire" (du moins, si l'on en juge, par le nombre d'exemplaires vendus). Au passage, aucun journaliste français n'aura manqué de porter un toast à son côté bon vivant et à son coup de fourchette qui le place à égalité avec Gargantua dans notre Panthéon littéraire gastronomique national, auquel, nous le savons bien, tout bon Français est viscéralement attaché.

    Nous avons tous une dette envers ceux qui nous ont précédés. Ils nous ont transmis ce qu'ils savaient ou, mieux encore, le goût d'apprendre à notre tour.

    Umberto Eco a bercé mon adolescence, mais parfois, cela secouait un peu trop fort. Son "Nom de la Rose" m'a fasciné, même si je ne suis pas sûr d'en avoir compris tous les passages. J'avançais dans ses chapitres comme muni d'une lampe à huile dans l'obscurité des couloirs d'une abbaye, un dictionnaire Robert perpétuellement à portée de main pour décrypter les mots rares dont il faisait usage, avec un malin plaisir, dans son roman. En lisant Eco, j'ai appris à lire le dictionnaire.

    Le film tiré de son roman a tant et si bien marqué mon imaginaire (nous nous amusions, avec mon frère, à compter le nombre de fois où nous l'avions vu, je crois que nous avons dépassé les 17), que je n'aurais - j'en suis certain - jamais écrit un livre sur les moines de Tibhirine sans avoir croisé le chemin d'Adso de Melk et Guillaume de Baskerville. Une abbaye isolée, des moines assassinés, un père abbé incarné à l'écran par Michael Lonsdale qui se retrouvera, 30 ans plus tard, dans la peau du frère Luc du film "Des hommes et des dieux", ont opéré, dans mon esprit, une jonction entre l'univers médiéval décrit par Umberto Eco, et l'histoire contemporaine d'une communauté monastique prise au piège de la guerre civile algérienne.

    Mon hommage s'arrêtera là. Adolescent toujours, j'avais tenté de lire "Lector in fabula". Qui peut honnêtement prétendre avoir compris ce que Umberto Eco a voulu dire? Et qui peut affirmer que sa préoccupation était de toucher un large public? Pour revenir à ses romans, même "L'île du jour d'avant" était à peu près aussi inaccessible qu'un trésor enfermé par de nombreux cadenas. Peut-être est-ce pour cela que l'intellectuel fascinait tant : il faisait briller, quitte à en rajouter, des joyaux hors d'atteinte pour nos pauvres petits neurones. Souvent, je me suis souvent demandé si la fascination pour ses écrits ne relevait pas, chez la plupart de ses contemporains, d'un pur snobisme. Ou d'une volonté d'imitation des comportements de l'élite. Un peu comme ces prolos qui s'achètent des marques de luxe pour se donner l'illusion de ressembler à la bourgeoisie. Ou comme ces personnes qui, à une époque, se promenaient avec "Le Monde" sous le bras, parce que cela faisait intelligent. Il est vrai aussi que l'Italien, avec sa barbe rassurante qui le faisait ressembler à une sorte de papa Noël de tous les jours, parlait très bien sur les plateaux de télévision et que tout cela paraissait limpide. A l'image d'un Bourdieu qui nous prenait au piège d'une apparente simplicité verbale, pour nous confronter à l'extrême difficulté conceptuelle de la plupart de ses ouvrages.

    Je n'aurais rien écrit de tout cela si je n'étais tombé, récemment, sur une rediffusion de l'émission 28 Minutes (Arte), qui avait invité Umberto Eco sur son plateau. L'équipe d'Elisabeth Quin a choisi de la remettre en ligne il y a 3 jours, "en hommage à cette figure majeure". (A voir ici : http://www.arte.tv/magazine/28minutes/fr/revoyez-notre-interview-dumberto-eco-28minutes?cache)

    J'ai regardé. Et j'ai été étonné d'écouter l'érudit lâcher cette phrase, sans provoquer la moindre réaction des personnes sur le plateau : "Les Africains ne font rien d'autre que se massacrer tribu par tribu. C'est la réalité quotidienne."

    Que n'aurait-on entendu, en France, si de tels propos avaient été prononcés par un intellectuel de droite... Où étaient, ce jour là et les suivants, ceux qui s'étaient, par le passé, scandalisé d'un certain discours de Dakar sur l'homme africain soi-disant "pas entré dans l'Histoire"?

    D'une part, de tels propos sont navrants quand on songe au génocide de Srebrenica. D'autre part, ils témoignent d'une profonde méconnaissance de l'anthropologie du continent africain, et des mécanismes très élaborés de résolution des conflits qui y existent. Je ne voudrais citer que le cas des "parentèles à plaisanterie" du Mali ou du Burkina Faso. Un jour, vers le début des années 2000, je m'étais trouvé dans un bus entre Ségou et Mopti. Un pêcheur bozo s'y étripait en paroles avec un commerçant dogon. L'un moquant sa petite taille. L'autre son obsession pour les affaires. De pures joutes verbales, encadrées par la tradition, et destinées à purger par avance tout ressentiment entre ces groupes de population.

    Umberto Eco était un intellectuel européen avant tout centré sur l'Histoire européenne. Son érudition avait des limites, comme nous avons tous nos limites. Il est dommage que, lorsqu'un être meurt, nul ne songe jamais, pour lui restituer toute son humanité, à mettre en lumière, aussi, ses faiblesses. Preuve ultime que la sainteté ne saurait être humaine.

    Nicolas Ballet