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L'esprit de Tibhirine, et autres récits - Page 2

  • Plaidoyer pour le journalisme à pied

    Qui n'a pas été pris dans le train-train du métro-boulot-dodo, jusqu'à ne plus savoir s'en dépêtrer et à en perdre le sommeil?

    Il y a 10 ans, j'ai laissé tomber sans regret ma vieille guimbarde polluante - une Peugeot 205 qui démarrait quand bon lui semblait - pour m'engouffrer dans la joie des transports en commun. Lyon a la chance d'avoir un réseau plutôt propre et performant - quoi que très coûteux - permettant de se rendre à peu près partout - du moins en semaine. Cela fut parfois compliqué. Je me souviens de reportages épiques au fin fond de zones industrielles glauques de l'agglomération lyonnaise, pour couvrir tel ou tel rassemblement syndical, au plus froid de l'hiver.

    Tout existence humaine est expérience de l'épuisement. Après dix ans à sauter du bus au tramway, et du tramway au métro, j'ai commencé à ressentir les premiers symptômes d'un mal incurable. Les annonces vocales des stations me devenaient de plus en plus insupportables, au point d'imaginer un article où j'interrogerais les responsables du métro pour savoir pourquoi ils n'envisageaient pas de renouveler leurs enregistrements, usés jusqu'à la corde après vingt ans de fonctionnement. Vous savez : quand vous commencez in petto à faire des jeux de mots avec le nom des stations, c'est que la folie est en train de vous guetter. Je ne parle pas du tramway, de ses conducteurs à peu près aussi doués qu'un chauffeur après un an de permis (freinages brusques, toujours délicieux de bon matin) et de ses passagers agglutinés les uns aux autres, sales et malpolis (combien vous mangent sous le nez, à 7 heures du matin, des viennoiseries industrielles infectes?).

    En octobre 2015, plutôt que de sombrer dans une aigreur malvenue, j'ai décidé de prendre les choses en main. A 40 ans passés, me suis-je dit, j'ai la chance d'avoir des jambes en bon état. Alors pourquoi ne pas renoncer aux transports en commun et me mettre à la marche, à Lyon (et non plus seulement en vacances)? Mon grand-père maternel procédait ainsi, avec un bâton dont il s'aidait sur ses vieux jours. Dans son village de la Loire, le jour de ses obsèques, il y a 5 ans, des témoignages rapportaient qu'il couvrait chaque jour des kilomètres à pied, s'arrêtant partout pour discuter avec les uns et avec les autres. Ma mère l'a suivi sur cette voie. Et mon tour est venu d'inscrire mes pas dans cette tradition familiale.

    Tous les jours, je parcours entre 15 et 20 kilomètres à pied. C'est ainsi que je vais à mon travail et que j'en reviens. Et c'est ainsi, aussi, que je me rends sur mes lieux de reportage. Mieux que cela : la marche constitue un reportage en soi. Elle me permet de sentir battre le pouls de la ville où je réside. D'observer le paysage. Ce qui y change. Ce qui y demeure. Cet exercice plaisant est pour moi l'occasion de débusquer une mine de sujets dont je me priverais, dans le confinement de l'habitacle d'une voiture, ou dans l'espace aveugle des transports en commun.

    Très récemment, c'est en marchant que j'ai remarqué que la plaque de la rue de la Tunisie venait d'être redécouverte lors du nettoyage d'une façade à Lyon. J'ai enquêté sur le sujet, pour remonter jusqu'aux années 1890, à une époque où les investisseurs lyonnais étaient présents en masse dans le protectorat tunisien. La mairie, qui envisageait d'abord de supprimer cette plaque, la conservera finalement.

    La marche est devenue pour moi le coeur de mon métier. Elle l'avait déjà été, en grande partie, pour la réalisation de mon livre à Midelt, durant laquelle j'avais couvert de longues distances à pedibus. Mais je n'avais pas alors encore accompli totalement la fusion entre ces deux activités, qui, aujourd'hui, ne font qu'une dans ma vie.

    Tout journalisme est étonnement, ce qui le rapproche d'une démarche philosophique. Seule la marche permet le temps du bavardage improvisé avec une ou un inconnu(e) au détour d'un chemin. Ainsi seront glanées de belles histoires, autrement perdues à jamais.

    Par le délassement physique et intellectuel qu'elle procure, la marche rend plus attentif à la parole de l'autre, plus alerte, et plus inspiré dans son écriture. Elle évite aussi d'arriver sur son lieu de travail tel une boule de nerfs prête à exploser.

    Homo erectus est notre fonds commun.

    Etre humain, c'est marcher.

    Perdre son temps, c'est le gagner.

    Vive le journalisme à pied!

    Nicolas Ballet

    A lire aussi, ici, un autre post, sur un sujet proche : http://nicolasballet.blogspirit.com/about.html

  • Un long reportage à paraître en mars dans le mensuel "Prier"

    A cette occasion, je prévois une conférence à Lyon pour évoquer, 20 ans après le drame de Tibhirine, l'expérience de Midelt comme réponse à l'islamisme radical et au catholicisme crispé.

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  • Un mariage à Kigali : récit d'une renaissance rwandaise

    mariage enfants.jpg"J'aurais une proposition à vous adresser : retrouvons-nous dans un bar quand vous le pourrez." L'e-mail a atterri dans ma boîte un jour de janvier 2015. Il était signé par un Rwandais, tutsi, que je connaissais assez bien. Jeune quadragénaire très pudique, rescapé du génocide de 1994, cet homme qui avait travaillé comme magistrat au Rwanda, était installé en Rhône-Alpes depuis huit ans. Plusieurs fois, nous nous étions rencontrés pour des articles : le génocide des Tutsi - et Hutu modérés - de 1994 m'a toujours hanté. Je suis né journaliste en 1997 avec le souci de donner la parole à ces survivants qui étouffent parfois sous le poids de ce trop-plein d'existences hébergées en eux. Plus tard, j'ai jugé utile de rendre compte d'initiatives pouvant les aider à "mieux" vivre avec ce traumatisme (Ainsi, dans ce récent article, le formidable engagement du metteur en scène Dominique Lurcel autour, entre autres, de Jeanne Allaire Kayigirwa, dont il est question dans un portrait distinct ).

    L'inhumanité que sécrète l'Humanité comme n'importe quel corps avance en crachant ses toxines, fait prendre conscience de façon plus aiguë de la fragilité qui est nôtre sur cette Terre. Paradoxalement ou étrangement, j'ai toujours trouvé motif à espérer dans les récits de survivants, ne serait-ce que parce qu'il m'aident, moi, à ne pas succomber à une forme de routine et à savourer chaque instant de ce temps qui m'est donné. Depuis l'adolescence, les massacres planifiés, où qu'ils aient été commis dans l'Histoire, m'interrogent en ce sens. Ma famille a, sans le vouloir, alimenté cet intérêt. Un grand-père résistant dressé dès les premières heures contre la barbarie nazie au prix de sa santé, une mère mobilisée contre les crimes commis par les Khmers rouges, une visite parentale au camp de concentration du Strutthof (Bas-Rhin) à l'âge de 13 ans, un grand-oncle prêtre meurtri par les cent jours abominables de 1994... Et voilà que déboulait ce Rwandais avec son intrigante proposition.

    Je l'ai rejoint quelques jours plus tard dans un café du centre de Lyon.

    Après les politesses d'usage, nos verres se sont entrechoqués et il a marqué un silence. Je l'ai regardé. Il s'est lancé, la nuque un peu raide, comme il l'a toujours.

    "Vous savez, j'ai maintenant 40 ans passés. Il y a eu ces moments très difficiles à surmonter, où ma tête semblait parfois comme écrasée par quelque chose d'indescriptible. Mais maintenant, je me sens mieux. Je souhaite fonder une famille : c'est vraiment mon envie, après tout ce que j'ai vécu. Alors voilà ce que je voulais vous dire : je vais me marier cet été au Rwanda. ça se passera à Kigali. Et, je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je voulais vous inviter. Il y aura une maison pour tous mes amis. Vous y serez le bienvenu. Si vous pouvez être là, ça me fera très plaisir. Les articles que vous avez publiés sur le génocide, le regard que vous avez porté, vous, journaliste français, sur cette histoire douloureuse, ont fait partie des choses qui ont compté pour moi sur le plan personnel. Cela m'a permis d'avancer."

    Je l'ai remercié de son invitation. Et j'ai dit "oui" sans hésiter, touché de le voir prendre un nouveau tournant dans sa vie, lui qui a perdu toute sa famille dans le génocide, à l'exception de l'une de ses soeurs. Son visage s'est éclairé d'un timide sourire. Il était persuadé que je ne donnerais pas suite et n'était pas encore tout à fait convaincu - je l'apprendrai plus tard - du caractère définitif de mon engagement. Avais-je manqué d'enthousiasme? C'est que j'étais très ému...  En réalité, il pensait que la distance et le coût du voyage, ajoutés peut-être à l'image d'instabilité de l'Afrique des Grands Lacs, auraient pu exercer un effet dissuasif à mon égard.

    Nos grands événements arrivent à pas de loup, écrivait un philosophe allemand. Tant d'années de travail venaient, de mon côté, d'aboutir de façon aussi imprévue que magnifique : la conviction humaine que je mets dans mon métier, est à peu près tout ce qui m'anime. Je me sens, la plupart du temps, assez éloigné de la manière dont la majorité des journalistes visibles envisage l'exercice de cette profession, à coup de soi-disant "scoops" oubliés le lendemain même de leur diffusion, au mépris de toute profondeur et de toute nuance. Un journaliste doit être libre de ses choix ou il n'est plus journaliste. Il doit savoir prendre l'initiative pour se défaire du suivisme moutonnier et de ces cénacles où l'entre-soi aboutit à ne fabriquer qu'une information sans odeur ni saveur. J'aime, surtout, les personnes simples dont nul ne parle jamais et suis las d'une certaine obsession médiatique vis-à-vis de la politique politicienne franco-française - de cette fascination adolescente pour le pouvoir et de la manière dont les uns et les autres deviennent les otages consentants de l'agenda des dirigeant(e)s, comme l'on parlerait - pardon pour la comparaison un brin excessive - d'un syndrome de Stockholm.

    Ces centaines de milliers de vie découpées en morceaux au Rwanda en 1994, dans l'indifférence quasi générale (que valent, dans la France assimilationniste où nous vivons, la vie d'Africains à l'autre bout du monde? Elle est pourtant, cette France, si prompte à s'ériger en docteur universel ès "droits de l'Homme"...), me poursuivent sans relâche. Je m'en sens même en partie comptable, en tant que citoyen-électeur d'une "Grande Nation" accusée d'avoir soutenu le régime extrémiste hutu ("Die Große Nation", persiflent parfois les Allemands en moquant la prétention française, alors qu'il suffit par exemple de se tourner vers le règne de Cyrus en Perse pour comprendre que nous n'avons rien inventé en matière de liberté, d'égalité ou de fraternité). Je repense au regard clair du général canadien Roméo Dallaire, que j'avais eu la chance de rencontrer en 2004 dans un petit hôtel de Saint-Germain-des-Prés à Paris, au moment de la publication de son ouvrage J'ai serré la main du diable. Il se remettait à peine d'une très grave dépression, suivie de multiples tentatives de suicide. "La nuit, des millions de paires d'yeux me regardent", confiait-il, lui qui, de Kigali, avait en vain alerté les Nations unies à New York pour obtenir des renforts de troupes afin de stopper les tueries. A vrai dire, c'est une histoire complexe, qu'il s'agit de ne pas relire avec nos seules lunettes d'aujourd'hui. Au-delà des liens incestueux entre la France et le Rwanda d'Habyarimana d'alors, il y avait le traumatisme subi quelques mois plus tôt par les troupes américaines en Somalie (la chute de l'hélicoptère "Black Hawk" ("Faucon noir"), suivie du lynchage des militaires de l'Oncle Sam...). L'Europe et les Etats-Unis étaient aussi absorbés par le conflit en Bosnie. Pour avoir fait, à Sarajevo, mon service national comme journaliste à Azur FM, la radio des Forces françaises, j'ai pu mesurer les défis extrêmes sur place en 1998, trois ans après les accords de paix. L'ONU se retrouvait submergée par des crises d'une particulière gravité. Et puis, qu'aurions-nous fait, nous, à leur place? Et aurions-nous eu la lucidité suffisante pour voir que se déroulaient des massacres prévus de longue date selon un plan précis, un génocide donc, et non une guerre civile? A l'époque des faits, j'étais étudiant en Allemagne. Je me souviens d'avoir lu des articles de la Frankfurter Allgemeine Zeitung évoquant des "Massenmörder in Ruanda". Mais c'est un documentaire de la BBC, diffusé fin 1994 à la télévision française, qui m'avait fait prendre conscience de ce génocide. La lecture d'un ouvrage de feu François-Xavier Verschave, Villeurbannais et fondateur de l'association Survie, m'avait également mis la puce à l'oreille. Je l'avais rencontré pour mon travail, près de Lyon. Par parenthèse, et si la sincérité de sa démarche n'est nullement en cause, il est dommage que son militantisme débridé se soit trop souvent exercé aux dépens de l'exactitude factuelle, non pas tant sur le thème du Rwanda que sur d'autres sujets africains...  Il avait un peu trop tendance à voir la main des services secrets partout!

    Bientôt quinze ans, en tout cas, que j'éprouvais la nécessité de me rendre au pays des Mille Collines. Il suffisait d'attendre le bon moment et le bon moment était venu.

    Je suis parti au Liban en mars, puis en Iran le mois suivant, et Kigali m'est provisoirement sorti de la tête, immergé que j'étais (et que je suis toujours) dans mes cours de persan. Le Rwanda, comme l'Afrique au sens large, est tellement éloigné de nos préoccupations françaises... Moi-même, le voyais-je autrement que comme un Etat lilliputien, claudicant tel un homme aux blessures irréparables? Grave erreur et vous comprendrez pourquoi en lisant la suite de ce texte.

    L'été est arrivé, me rappelant à mes bonnes résolutions hivernales. Le visa (obligatoire et payant pour les citoyens français) m'a été délivré fin juillet par l'ambassade du Rwanda à Paris. J'avais acheté mon billet d'avion un peu au dernier moment... Le départ était le 16 août, via Istanbul. Le mariage avait lieu le 22 dans la capitale rwandaise.

    Pour moi, c'était une sorte de remariage avec le continent africain. La dernière fois où j'y étais allé, remontait à l'année 2006. Une expédition journalistique pour couvrir la guerre civile au Darfour (Soudan) qui m'avait laissé de très mauvais souvenirs en raison du sentiment d'impuissance que j'avais éprouvé face aux regards vides de cohortes de femmes violées, et en raison aussi des risques personnels encourus. Le danger pouvait surgir de n'importe où. Du canon de ces enfants soldats patrouillant sur les pistes. Des attaques de cavaliers janjawid. Deux mois après notre "séjour" au camp de déplacés de Gereida, l'antenne de l'ONG Action contre la Faim qui nous hébergeait, avait été attaquée et son personnel français, violemment agressé, le pire ayant été, comme toujours, le sort réservé aux femmes...). J'avais alors décidé de mettre l'Afrique entre parenthèses, après avoir exploré en long et en large, à plusieurs reprises, Mali, Burkina Faso, Niger, Bénin - et Côte-d'Ivoire, pendant la guerre civile également.

    Dimanche 16 août, peu avant minuit et au terme d'un vol de dix heures entre Istanbul et Kigali, c'est l'atterrissage sur la piste de ce minuscule aéroport rwandais, aux airs d'aérodrome provincial. Après l'accomplissement des formalités douanières, un fonctionnaire m'arrête, le doigt tendu vers mon sac plastique contenant une bouteille de rhum achetée à la demande des futurs mariés. Je m'attends à devoir payer une taxe mais non : il m'intime l'ordre de mettre le tout dans ma valise, "car les sacs en plastique sont interdits au Rwanda". Tous ceux qui connaissent l'extraordinaire niveau de pollution engendré notamment en Afrique de l'Ouest par ce type de sachets - du reste parfois ingérés par les animaux - ne pourront qu'applaudir à une telle mesure. Dans les supermarchés "Simba" de Kigali, je constaterai que les courses sont rangées dans des sachets en carton, dont il semble qu'ils soient fabriqués par une usine locale. La propreté dans ce pays n'est pas un vain mot : aucun déchet dans les rues goudronnées! Les clichés tiers-mondistes venaient d'en prendre un bon coup. Et ce n'était que le début.

    Une renaissance par le mariage

    mariage kigali 1.jpgPour le futur marié, le stress lors des jours précédant la cérémonie a atteint des sommets. Sa future épouse parisienne, rwandaise elle aussi et dont une partie de la famille vit au Rwanda, voulait que la cérémonie se déroule dans leur pays de naissance. Mais pour lui qui n'y était pas revenu depuis des années, et au-delà des difficultés émotionnelles, l'organisation des festivités tint un peu du marathon kenyan ou burundais. "Je ne connais personne donc je suis obligé de courir derrière tout le monde pour trouver les meilleures prestations, négocier les prix", confiait-il, débordé, alors même que la maison louée par ses soins pour ses amis et lui-même, donnait des signes de faiblesse qui nous amenaient à le solliciter plus que de raison : plus une goutte d'eau dans les toilettes et dans les douches en raison de la saison sèche (en réalité, nous apprendrons que certains employés se livraient à un juteux trafic consistant à revendre le contenu d'une citerne au voisinage) et puis des joyeusetés en tout genre, comme ces poignées de porte qui cassaient net (du matériel chinois de piètre qualité).

    "Au Rwanda, on a l'impression que rien ne va se faire et comme par miracle, tout arrive finalement au moment prévu", nous expliquait une amie française du futur marié, très au fait des rouages de ce pays où elle avait vécu.

    Samedi 22 août, le soleil brille généreusement sur la capitale rwandaise et il ne fait pas plus de 30 degrés (la température est quasi constante toute l'année sous l'équateur) quand commence la dot, le nom donné au mariage traditionnel. Il dure la matinée entière. Dans un enclos loué, l'homme et la femme prennent position sur une estrade, accompagnés de leur témoin. Ils siègent, majestueux, derrière d'énormes bouquets de fleurs oranges et blanches. De part et d'autre de la scène, se font face deux chapiteaux, situés à une trentaine de mètres de distance l'un de l'autre : le premier abrite la famille et les amis de monsieur; le second, les proches de mademoiselle et bientôt madame. Danses, "tambourinades"... Pendant de longues minutes, la cour se transforme en prétoire rythmé par les pauses musicales.

    Prétoire? Absolument! Car dans les deux camps, un homme a été désigné pour sa sagesse : l'un, fait office de procureur, l'autre, d'avocat. Le procureur va "attaquer" symboliquement le futur époux : "Qu'est-ce qui nous prouve qu'il sera auprès de sa femme? A-t-il vraiment les moyens de subvenir aux moyens de sa famille?" Et l'avocat répondra du tac-au-tac pour "défendre" le dossier de son "client". Cette passe-d'armes truffée d'humour et de jeux de mots intraduisibles a lieu en langue locale, le kinyarwanda. Elle déclenche l'hilarité et les applaudissements de l'assistance. Traditionnellement - et c'est encore le cas dans les villages - la cérémonie se conclut par la remise à la famille de l'épouse d'une ou plusieurs vaches, Ankolé de préférence (celle aux cornes en forme de lyre, la Roll's des bovins du cru). En l'occurrence, c'est l'équivalent du prix d'une vache qui a été donné en dot : le marié a cumulé plusieurs emplois pendant un an à Lyon (dont un poste de réceptionniste de nuit à l'hôtel) pour honorer la facture globale. Il peut arriver qu'un bovin soit, là aussi de façon symbolique, amené sur place au mariage. Pour des questions pratiques, cela n'a pas été le cas ici. Mais les invités ont tout de même eu droit à la diffusion d'un majestueux beuglement pré-enregistré. Et les époux se sont passé la bague au doigt et embrassé, après avoir à de multiples reprises croisé leurs flûtes de champagne.

    Après un buffet bien arrosé et riche en plats variés (les Rwandais raffolent de haricots rouges, de pommes de terre grillées, de brochettes de chèvre, de foufou (manioc) et de sombé, un mélange associant amarante et épinards), direction une église catholique en briques rouges (serait-ce un héritage de la colonisation belge?) pour le mariage religieux. Un moment superbe, au terme de la célébration : la sortie des époux, encerclés par leurs amis et une chorale gospel qui chante en canon (voir ma vidéo ci-dessous). Voix des femmes, soulignées par des timbres virils. Frissons garantis. Et pas de gaspillage de grains de riz, comme parfois en France!




    mariage danse.jpgLe soir, avant-dernier volet du mariage sur les hauteurs de Kigali, avec des danses traditionnelles et la présence d'un chanteur rwandais célèbre - une surprise pour la mariée. Les 200 invités rejoignent ensuite la maison louée par le marié. Dîner en self-service. Et nouvelles cérémonies. On n'inspecte plus, comme il y a 50 ans, la virginité de l'épouse (une femme entrait dans sa chambre avec un plat rempli d'un cône de farine et si elle en ressortait avec le cône étêté, cela signifiait que l'épouse n'était pas vierge, ce qui pouvait remettre en question le mariage). Mais des pans entiers de la tradition ont tout de même été conservés. Dans une chambre, la tête de l'épouse est dévoilée et les mariés doivent boire le lait et se faire boire le lait, considéré comme sacré au Rwanda. Ils font de même avec une petite fille et un petit garçon. Dans ce pays, contrairement au Congo-Kinshasa voisin, l'égalité des droits semble être une réalité entre femmes et hommes (des leçons à prendre pour la France...). On compte même plus de femmes députées à l'Assemblée, que d'hommes.

    Vers minuit, nouveaux chants dans la cour de la maison. Une chaîne humaine fait passer des victuailles pour assurer la subsistance des époux. Pas que des victuailles : le papier-toilettes n'a pas été oublié (l'eau est depuis revenue à la maison...)

    Le débit de paroles est modéré. Ce qui me frappe est la discrétion moyenne des convives (tutsi), même si les visages sont dans l'ensemble joyeux. L'approche est différente de celle des Africains de l'Ouest. Pas ou peu de questions, qui pourraient entraîner des questions en retour. De la méfiance parfois aussi. "C'est un pays qui a été marqué par les dictatures après l'indépendance, où tout le monde dénonçait tout le monde et tout le monde surveillait tout le monde", façon Cuba ou RDA, m'expliquera une expatriée, qui a plus d'une fois constaté aussi des comportements très intrusifs mais dans son dos, lors de son précédent séjour (lecture du contenu de ses SMS ou inspection de ses affaires en son absence). Le fait d'être Français n'entraîne pas d'hostilité mais ne suscite pas non plus d'enthousiasme immédiat chez certains Tutsi du Rwanda, qui parlent plus souvent anglais que français (langue qu'ils maîtrisent cependant parfaitement, ou comprennent à défaut de la parler bien). On sent bien qu'il faut donner des gages, mais, pour être équilibré, je me dois de préciser que cette méfiance était perceptible aussi dans des secteurs hutu. Chez les Tutsi au fait de l'Histoire, les reproches contre le gouvernement français de cohabitation au moment du génocide, accusé d'avoir protégé les tueurs, sont légion : "Pourquoi la France refuse-t-elle de livrer la veuve du président Habyarimana?", est une question souvent entendue. "Beaucoup peuvent nous suspecter d'être des espions en puissance, que l'on soit ou non journaliste d'ailleurs", me dit-on à la terrasse d'un hôtel accueillant des étrangers. On marche encore sur des braises. A Kigali, un Hutu rencontré au marché du centre-ville parle de "la guerre de 1994", et non du génocide. Des milliers de miliciens hutu repliés au Congo Kinshasa voisin à la suite de l'opération humanitaire française controversée Turquoise (juillet 1994), évoquent toujours la nécessité de "finir le travail"...

    croix.jpgJe suis stupéfait de voir consommer autant d'alcools forts (whisky, surtout) et me demande si cela a un lien avec le génocide : boire pour oublier? Les livres de Jean Hatzfeld, et en particulier Englebert des collines (Folio, 2015), répondraient plutôt par la négative : cette consommation existait semble-t-il bien avant avant le génocide. La bière n'est pas en reste. Si la Primus reste la préférée des Rwandais (elle est bon marché), la belge Skol dépose de plus en plus de mousse aux coins des lèvres depuis son arrivée dans le pays (de fait, elle est délicieuse). L'urwagwa (alcool de banane) est toujours apprécié des plus humbles. Une particularité étonnante : quand on commande une bière dans un bar (akabaré), la serveuse ou le serveur apporte toujours deux bouteilles, l'une tiède, l'une froide. Chacun choisit selon son goût.

    Au milieu des vapeurs d'alcool, les invités du mariage sont repartis en discothèque jusqu'à 5 heures du matin. Nous, les cinq amis étrangers (deux Françaises, un Burkinabè, un Tchèque et moi-même), n'avons pas suivi. Pas l'entraînement. Trop risqué. Et un long trajet à effectuer vers l'ouest, le lendemain.

    Pas ou peu de larmes à ce mariage, sinon de vin. Et pourtant, ce moment fut pour moi bouleversant. J'ai dû étouffer des bouffées de haine en songeant, durant la cérémonie, à tous ceux qui, en France et ailleurs, ont ignoré l'abomination de 1994 et les tueries qui avaient précédé comme des signes avant-coureurs (en 1973 et plus tôt encore). J'ai préféré considérer la belle renaissance que nous offrait ce mariage plein de joie, en guise de revanche pacifique sur le passé. "Maintenant, j'ai une famille", m'a glissé le marié, sans s'étendre davantage sur ce qui se bousculait sans doute dans sa tête à ce moment là. Je sais ce qu'il a vécu et les épreuves par la suite traversées. Je me suis mis à sa place en me disant que ce mariage devait lui faire ressentir douloureusement l'absence des siens. Peut-être rentrera-t-il un jour au Rwanda, pays dans lequel de nombreux projets sont possibles. Mais pour l'instant, lui et sa femme s'établiront en région parisienne. "Je vous remercie d'être venus jusqu'ici. C'était très important pour moi, votre présence", nous a-t-il dit à nous, ses amis, à quelques heures du départ à l'aéroport.

    Vivre après le génocide

    Il ne m'était jamais arrivé auparavant d'éprouver cette curieuse sensation qui consiste à trouver une chose belle ou une personne aimable, et à aussitôt réprimer ce mouvement intérieur parce que mon système de représentation me paraît d'un coup vaciller et que, pour tout dire, je ne suis plus certain du tout de sa validité. Le Mal et le Bien se confondent. L'un héberge l'autre. L'autre héberge l'un. Où suis-je? Que signifient les qualités attribuées à un homme?

    Fin août, un chef d'entreprise tutsi, rescapé du génocide, nous a conduit sur la tombe de ses proches, juste à côté de l'ancienne ferme familiale, à Kigali. Des collines à perte de vue, splendides et verdoyantes, striées de cultures en terrasse, qui ouvrent sur des vallées irriguées par quantité de ruisseaux et rivières formant des zones marécageuses hérissées de superbes papyrus dont les sommets font penser à la couronne coiffant la tête des grues royales. Les papyrus : quand nous traversons par un pont une rivière pour aller sur un site du génocide (l'église de N'tarama), je les vois dressés le long des routes, balancés par le vent, simplement beaux. Mais puis-je les trouver beaux, s'ils ont été le témoin de massacres? C'est à leur pied que se cachaient les Tutsi pourchassés par les tueurs en 1994. Près de plantations de thé à Ruhengery, à l'ouest du pays, dans une région où ne vivent presque que des "Hutu" (la République du Rwanda interdit la mention des ethnies, quelles qu'elles soient, dans le cadre de la politique de réconciliation nationale), une impression du même ordre a surgi au détour d'un chemin : un homme d'une cinquantaine d'années, à moitié ivre, très chaleureux, nous a suivi pendant 500 mètres, plaquant sa machette dans le dos d'une amie française pour l'embrasser. Cet homme souriant, que je qualifierais volontiers de gentil, a peut-être "coupé" des dizaines de Tutsi en 1994. Alors que veut dire la gentillesse? Et encore, moi, je ne suis pas Rwandais, et que de passage. Mais comment font les rescapés et les tueurs pour cohabiter? A voir cette machette, utilisée pour les activités agricoles, on comprend bien la perversité de ce génocide : un outil de travail a été transformé en machine à tuer. Quand l'Allemagne nazie a été vaincue, elle a été démilitarisée et les camps de la mort ont été démantelés. Mais comment supprimer un outil de travail aux paysans rwandais? "Même si c'est moins souvent le cas qu'avant, il arrive encore que des prisonniers hutu génocidaires aillent, une fois leur peine purgée, assassiner des rescapés pour faire disparaître les témoins et se venger de leur déposition", me dit un couple rwandais de Kigali. Je n'ai pu vérifier l'information mais elle m'a été maintes fois répétée.

    mémorial.jpgPar rapport à son dernier séjour il y a 7 ans, une Française invitée au mariage a eu l'impression que le nombre de personnes handicapées physiquement du fait des coups de machette du génocide semblait moins important dans les rues de Kigali. Sont-elles décédées? Ont-elles été prises en charge par le ministère de la Santé, des associations locales ou des organisations humanitaires, avec la pose d'orthèses ou de prothèses (Handicap International est très investie au Rwanda)? Il arrive que l'on croise des invalides. Les traumatismes psychologiques sont en sourdine. Lors des commémorations en avril (elles étaient annuelles mais n'auront lieu désormais que tous les cinq ans pour faciliter la réconciliation nationale), le pays devient un hôpital psychiatrique à ciel ouvert. "On voit des gens hurler dans les rues et se rouler par terre", témoigne la même Française. Catharsis partielle et temporaire. La consommation d'alcool sert de béquille fragile à beaucoup de survivants. "Certains sont perdus et n'arrivent pas à embrayer sur le développement économique accéléré du Rwanda, qui les isole encore plus : ils sont sans travail avec leurs souffrances", rapporte une source locale. Le gouvernement ne reste sans doute pas les bras ballants. 95% de la population serait couverte par les assurances sociales (chiffre avancé par un chef d'entreprise rwandais), ce qui serait un record absolu en Afrique. Des programmes de suivi psychologique sont menés "avec des résultats encourageants", m'avait certifié, en 2014, le clinicien rwandais responsable des programmes de Handicap International (l'organisation humanitaire a pris le parti d'accompagner les paysans durant leurs travaux dans les champs, et constaté qu'en travaillant la terre, ils se confiaient plus volontiers sur leurs blessures car la psychothérapie heurte les moeurs rwandaises). Certains trouvent, par eux-mêmes, les moyens de donner un sens au fait d'avoir échappé aux tueurs. Thierry Sebaganwa, rencontré avec ses amis dans un restaurant où était servi un succulent méchoui de cabris (à rendre cependant folles les gencives, peut-être à cause de l'usage d'épices ou de la viande filandreuse), est l'unique rescapé de sa famille à Butare. Il a fondé une association, "Je suis seul à avoir survécu", et créé un petit musée de la Shoah dans sa maison. "Je suis déjà allé cinq fois en Israël et j'interviens, au Rwanda, auprès des élèves, pour leur expliquer le génocide des Juifs", me raconte-t-il, impatient d'échanger avec moi. Un génocide "d'emprunt", pour arriver à mettre des mots sur celui que l'on a traversé... Formidable leçon de vie et insoupçonnables ressources du psychisme. (A propos, France Culture, au micro de Sonia Kronlund, avait consacré un portrait à Thierry : http://www.franceculture.fr/emission-les-pieds-sur-terre-la-%C2%AB-shalom-house-%C2%BB-2014-04-04)

    Le génocide finit toujours par revenir dans les conversations. Son fantôme rôde partout. Notre maison se situe dans le quartier de Kicukiro, à quelques centaines de mètres de l'Ecole technique officielle, là où 2500 Tutsi avaient été massacrés après le départ des soldats de l'Onu (le "sujet" du film Shooting Dogs). Passer devant ces bâtiments où une vie "normale" a repris, c'est se dire que la normalité ne protège jamais de rien. On s'abstient, en tant que visiteur, de poser des questions sur 1994. Mais parfois, en plein milieu d'un repas, des bulles âcres remontent à la surface pour éclater en plein air et soulager l'âme des rescapés. C'est ce grand chef d'entreprise, qui raconte que sa maman a été enterrée vivante. Il a dû se cacher des semaines dans un marais pour échapper aux tueurs en raison de l'importance de ses fonctions. C'est cette ingénieure qui parle d'autres Tutsi enterrés vivants, dont les miliciens interhamwe recouvraient le corps d'acide sulfurique - "Mais où trouvaient-ils cet acide? S'il était ainsi disponible, c'est bien qu'il avait été stocké en prévision des tueries et qu'il s'agissait de massacres planifiés", relève-t-elle. C'est cette guide à l'église de N'tarama (un membre de sa famille a été tué, les autres ont survécu) qui nous montre comment les bébés étaient fracassés contre le mur de la chapelle (les traces de sang sont encore là, brunies par le temps) et comment de longs bâtons étaient introduits dans le vagin des femmes jusqu'à les faire ressortir par la tête (les bâtons sont conservés sur place). Inutile de poursuivre plus loin l'inventaire de la terreur. Ce génocide a été l'un des plus abominables de l'Humanité : au moins 800000 Tutsi et Hutu modérés exterminés en trois mois, selon l'ONU. Les chiffres sont sans doute supérieurs. Le matin de notre visite à l'église de N'tarama (elle a été rendue au culte et le dimanche, les fidèles prient au milieu des ossements, des cercueils, des vêtements des suppliciés et des cahiers abandonnés par les écoliers qui pensaient retrouver les bancs de l'école), un corps était exhumé lors de l'aménagement d'un parking. Ce n'était pas une crise de paludisme qui voilait le regard de notre guide. Au moment de quitter les lieux, j'ai éprouvé le besoin de lui poser tout doucement la main sur l'épaule. Dans cette église et autour d'elle, 5000 personnes ont été exterminées en quelques heures par les extrémistes hutu. "Beaucoup de survivants de cette tragédie n'arrivent toujours pas à revenir dans cette église, 21 ans après", témoigne la guide. Au pied de l'autel, où s'enchevêtrent de petits objets appartenant aux suppliciés (lunettes, stylos...) et parfois, leurs cartes d'identité jaunies portant la mention "Tutsi", on remarque une petite bouteille en plastique, remplie d'eau. Elle a été déposée la veille de notre venue par une rescapée, à l'attention de ses chers disparus. "C'était la première fois qu'elle réussissait à revenir là depuis 1994.", témoigne un jeune étudiant, stagiaire au Mémorial. Pourquoi une bouteille d'eau? Serait-ce pour nourrir l'âme des défunts? Ou pour une raison particulière, liée à des épisodes de la vie de ces personnes exterminées? Nul ne sait nous répondre.

    Là comme ailleurs, les voisins ont assassiné leurs voisins pour le simple fait qu'ils étaient Tutsi, intoxiqués par des décennies de propagande présentant cette ethnie comme une "race de seigneurs asservissant les masses hutu" et dénonçant le danger d'une soi-disant cinquième colonne à défaire. Un pur fantasme : "Il y avait forcément des opposants tutsi, et la rébellion tutsi (anglophone) du FPR occupait la partie du territoire jouxtant l'Ouganda, mais en quoi cela pouvait-il justifier de perpétrer un génocide? En rien!", se désole cet habitant de Kigali, incapable de se remettre de la mort de sa mère, enterrée vivante : "A la limite, je peux me consoler en me disant que mon père avait des activités politiques, et qu'il a été tué pour cela. Mais ma maman, elle, elle était l'innocence même..." Les Tutsi étaient exclus du pouvoir depuis 1959 et dès les années 1960, des dizaines de milliers de civils tutsi ont été déportés dans des zones marécageuses, telles le Bugesera, pour les placer sous surveillance et les affaiblir en les soumettant aux piqûres de la mouche tsé-tsé ou à celles des moustiques porteurs de la malaria). Ce rejet d'une "aristocratie" tutsi prétendument invasive (les racines hamitiques de cette ethnie qui serait venue d'Ethiopie) au bénéfice du petit peuple majoritaire des hutu (encore une fois, fantasmatique, car nombreux étaient les Tutsi pauvres, et inversement, il existait de riches Hutu), est d'ailleurs l'une des raisons du soutien aveugle d'une partie de l'Eglise catholique et des autorités françaises d'obédience socialiste au régime hutu d'Habyarimana. Je me suis demandé d'ailleurs dans quelle mesure l'indifférence de certains responsables politiques français pendant le génocide ne pouvait pas relever, au moins inconsciemment, d'une projection nationale : après tout, la Révolution française contre les "privilèges de l'aristocratie" ne s'était-elle pas effectuée en coupant des dizaines et des dizaines de milliers de têtes? La cécité (?) d'une partie du personnel politique français de l'époque a été amplement documentée par les historiens : le Rwanda francophone d'Habyarimana était comme la tour de guet orientale du Zaïre de Mobutu, et le dernier rempart contre l'avancée supposée du monde anglophone dans la sphère francophone. Le fameux complexe de Fachoda qui obsédait bon nombre d'officiers français : en 1898, une expédition britannique avait doublé la française sur les bords du Nil. Shocking!

    Aujourd'hui, la France n'est pas seule à payer les pots cassés au Rwanda. En raison de la lâcheté de certains de ses membres pendant le génocide (n'oublions pas à l'inverse les religieuses et prêtres assassinés), l'Eglise catholique souffre d'une désaffection partielle chez les Tutsi. L'islam sunnite, considéré comme une religion neutre au moment du génocide (voire salvatrice : le Mémorial de Kigali met en lumière un "Juste" musulman qui a sauvé trente Tutsi d'une mort certaine), a tendance à se développer, ce que notait déjà Christophe Ayad dans l'un de ses reportages publiés dans Libération en 2004 : pour ma part, j'ai vu quelques femmes voilées dans la capitale et même un niqab au centre commercial UTC (mais sans doute s'agissait-il d'une touriste des Emirats ou d'un personnel diplomatique). Beaucoup plus que l'islam, c'est l'Eglise évangélique adventiste qui, déjà très bien implantée, semble connaître la progression la plus fulgurante, comme ailleurs en Afrique, au Maghreb et en France. "Cela date même d'avant le génocide", se souvient une rescapée. "Quand j'étais jeune, on avait, comme on le disait, la première et la deuxième messe. La première était catholique, ennuyeuse et triste à mourir. La seconde, protestante évangélique, c'était la fête! Aujourd'hui, les jeunes préfèrent se retrouver chez les évangéliques pour cette raison." Elle raconte que Kigali compte deux pasteurs, dont l'un, messianique, se fait appeler "Apôtre", qui distribue ses grâces si généreusement qu'il fait désormais partie, dit-elle, des grandes fortunes de la capitale rwandaise. Le Président Paul Kagamé reste catholique, et un catholique discret, qui veille à témoigner une égale considération à toutes les religions. Les syncrétiques Ba'haï, persécutés dans de nombreuses régions du Moyen-Orient, disposent de nombreuses salles de prières à Kigali. Et pour le Ramadan 2015, le chef de l'Etat a, comme d'habitude, souhaité ses bons voeux aux Rwandais musulmans par un message sur Twitter.

    Ce qui m'a frappé, en visitant cette église de N'tarama, aussi bien que le mémorial de Kigali (extrêmement bien conçu par la Fondation britannique Aegis, en lien avec les autorités rwandaises : un second étage est consacré aux autres génocides sur la planète, ce qui n'est pas le cas à Yad Vashem à Jérusalem, même si le musée israélien a maintes fois organisé des sessions autour d'autres massacres planifiés, faisant témoigner des Rwandais à plusieurs reprises), est de constater l'absence quasi totale de visiteurs français. Aucun message dans les livres d'or. "On voit surtout des Américains, des Canadiens, des Allemands, des Australiens, et aussi bien sûr de nombreux Rwandais et ressortissants d'autres pays africains", m'ont rapporté des guides. Un énorme travail de mémoire demeure à accomplir côté français. Et si des Hutu ont pu adresser des griefs aux Tutsi - jusqu'à les écarter du pouvoir dans les décennies antérieures au génocide -, il serait bon aussi de s'interroger sur les responsabilités des anciennes puissances coloniales (Allemagne, Belgique), qui elles seules ont figé la distinction ethnique entre Hutu et Tutsi (beaucoup plus souple dans les faits, comme l'a montré notamment la thèse de doctorat d'Antoine Nyagahene, dirigée par Jean-Pierre Chrétien) et qui elles seules ont choisi de s'appuyer sur la minorité tutsi pour naviguer au mieux de leurs intérêts.

    21 ans, ce n'est rien dans une vie d'homme et encore moins à l'échelle de l'histoire de l'Humanité. Ce génocide était hier. Curieuse impression de se retrouver à l'Hôtel des Mille Collines de Kigali, dans cette piscine dont l'eau était utilisée comme boisson par les Tutsi réfugiés dans les chambres et les couloirs, "grâce" au patron hutu de l'Hôtel des Diplomates : une enquête parue récemment dans le journal Le Monde sous la plume de Marion Van Renterghem, accuse cet homme (starisé par Hollywood dans le film Hotel Rwanda) d'avoir monnayé ses services, ce dont il se défend. Les "mille copines" (je les appellerais plutôt mille câlines) sont toujours là elles aussi pour distraire les hommes d'affaires étrangers. Certaines sont peut-être des rescapées du génocide ou des orphelines de parents exécutés.

    Durant les derniers jours, nous sommes allés visiter la maison du Président Habyarimana. Son avion a été abattu le 6 avril 1994 au soir, de retour d'Arusha en Tanzanie, où venaient d'être signés des accords de partage du pouvoir avec les Tutsi du FPR (Front patriotique rwandais). Les débris du Falcon, piloté par des Français, sont toujours éparpillés dans le jardin sous bonne garde, où se promènent tranquillement quelques grues royales. Les boîtes noires n'ont jamais été retrouvées. Les missiles ont été tirés on ne sait toujours par qui (Extrémistes hutu? Rebelles du FPR? La planification du génocide, des mois avant cet attentat, me ferait privilégier la première de ces deux hypothèses, d'autant que nul, chez les extrémistes hutu, ne voulait entendre parler de ministres FPR à leurs côtés. Mais n'ayant pas travaillé en profondeur sur le sujet, je suspends mon jugement).

    Un Rwandais nous fait parcourir le site. Notre ami jeune marié nous y accompagne. Il marche sur l'épicentre du séisme et se fait notre interprète auprès du guide pour traduire nos questions. Un moment d'une grande intensité : c'est la première fois qu'il se rend sur les lieux de l'attentat. Personne d'autre que nous pour arpenter la propriété, construite par des Belges. Rien de clinquant ou de luxueux. Mais peut-être était-ce, pour l'époque, le summum du luxe que de pouvoir jouir à domicile, d'une piste de dance et d'un sauna. On nous montre une salle de télévision avec des boiseries dissimulant un passage secret : il aurait permis au Président de prendre la fuite en cas d'attaque. Et l'escalier en question débouche sur des appartements en sous-pente au dernier étage, incluant une chapelle privée visitée par Jean Paul II. Dans le recoin de sa salle de sport, Habyarimana consultait son sorcier. La chambre à coucher est équipée d'une table basse nantie de vraies pieds d'éléphants. Le Burkinabè de notre groupe amorce un mouvement de recul : "C'est du wak, de la magie noire, je n'aime pas ça." L'ex-président zaïrois Mobutu, très ami d'Habyarimana, et lui-même expert en sorcellerie au point dit-on de boire du sang humain et d'être anthropophage, avait fait cadeau à son homologue rwandais d'un énorme python qui vivait dans un bassin du jardin. Nul ne sait ce qu'est devenu le serpent, alors que les petits chiens d'Agathe, la veuve, ont été évacués en France, au moment où les premiers coups de machette commençaient à pleuvoir sur les Tutsi. Dans la voiture au retour, notre ami rescapé est silencieux. Je suis heureux d'avoir été là avec lui. Pour lui.

    Le Rwanda du XXIe siècle

    kigali ville.jpgMoi qui pensais atterrir dans un pays à genoux... Je suis tombé de haut! Fini le temps des mwami et des royautés rurales. Certes, l'aéroport de Kigali est tout petit. Mais des travaux d'agrandissement sont en cours. Une immense zone franche accueillant déjà une bonne dizaine d'entreprises a été ouverte à proximité. Et un deuxième aéroport est prévu près de la capitale rwandaise, qui se positionne en "Nairobis" : je propose ce néologisme en forme de jeu de mots à deux francs rwandais en référence à Nairobi, la capitale d'un Kenya aux prises avec des problèmes sécuritaires croissants qui nuisent à sa place de cité spécialisée dans la tenue de congrès internationaux. Un train est en projet entre Kigali et Mombasa. Les routes sont parfaitement goudronnées. Dans des secteurs ruraux, près de Ruhengeri, j'ai été le témoin de "discussions" préliminaires entre des Rwandais et des Chinois à coups de croquis sur un cahier. Seul moyen pour arriver à se comprendre sur un projet de goudronnage d'une piste desservant des plantations de thé.

    "Stop!", interrompront, à l'étranger, les organisations de défense des droits de l'Homme. "C'est un régime autoritaire! Il n'y a pas de réelle opposition." Paul Kagamé veut faire modifier la Constitution pour pouvoir se représenter à la présidentielle l'an prochain. Des autocollants à l'arrière des voitures de ses partisans font campagne pour cet amendement. En même temps, ce Président paraît réellement populaire chez les jeunes de Kigali (et pas seulement eux : mais à quel point la parole est-elle libre?) et son usage de Twitter contribue en partie à cette aura : il prend soin de répondre aux messages qui lui sont adressés sur ce réseau social et avec plus de 1 million d'abonnés, son compte personnel est le plus suivi de ceux des chefs d'Etat africains. Pas mal, pour l'un des plus minuscules pays d'Afrique (le Rwanda fait la taille de trois départements français). Parallèlement, il reçoit à la demande de simples citoyens et se présente parfois à des mariages, comme un Rwandais ordinaire. Quand il circule en ville, à bord d'une Audi blindée de dernière génération, le convoi sécurisé file à toute allure mais les autorités ne bloquent en aucune façon des artères entières pendant une heure, comme le fait le Président du Burundi voisin. Cette relative popularité de Kagamé s'enracine dans un fait à peu près incontestable : la sécurité est une réalité au quotidien, ce qui n'est pas une mince affaire : imaginons qu'après la chute du IIIe Reich, des SS se soient réfugiés dans les forêts impénétrables des Balkans (au hasard), et de là, aient programmé des attentats contre les communautés juives rescapées de l'Holocauste (des assauts de cette nature ont toutefois eu lieu dans l'immédiat après-guerre en Pologne, me fait remarquer Jean Levy, de l'association des Fils et Filles Déportés Juifs de France). C'est exactement ce qui s'est passé, au Rwanda, avec l'est du Congo-Kinshasa - il y a quelques années, Kigali avait été visée par des attaques à la grenade, menées par des anciens génocidaires infiltrés au Rwanda. Depuis, des portiques de sécurité ont été placés à l'entrée de tous les grands commerces.

    "On ne demande qu'à vivre en sécurité. Notre voeu le plus cher, c'est que nos enfants puissent aller à l'école sans plus jamais avoir des raisons de craindre les Hutu", résume ce Rwandais, dont l'opinion permet de comprendre l'attachement au statu-quo politique. Comme étranger, il est possible de se promener partout sans risque. Au passage, c'est un argument de poids pour séduire les investisseurs. A Kigali, des militaires armés de fusils d'assaut, la main posée sur des talkies-walkies aux antennes longues comme des cornes d'antilopes, sont positionnés à chaque coin de rue. Les gilets pare-balles leur procure une musculature avantageuse. Pendant ce temps, des policiers procèdent à des contrôles réguliers de l'identité des conducteurs le long des principaux axes routiers. Ils vérifient l'état des véhicules et n'hésitent pas à infliger des amendes, y compris pour des excès de vitesse : interdit de rouler à plus de 40 km/h dans de nombreuses descentes à Kigali, parsemées de gendarmes couchés (une volonté présidentielle pour mettre fin au fléau des accidents de la circulation, souvent provoqués par des moto-taxis dont les chauffeurs rivalisent d'imprudence et n'hésitent pas à faire des "kilomètres" d'heures supplémentaires, quitte à avaler quelques drogues pour garder les yeux ouverts). Des Rwandais me disent que la corruption est inexistante. Le touriste que je suis n'a pas été confronté à ces situations typiques de l'Afrique de l'Ouest (ou du Maroc), dans lesquelles un policier ou un gendarme pourra vous réclamer un petit billet en échange de l'oubli d'une contravention imaginaire. L'ONG Transparency International, réputée pour ses rapports sur la corruption dans lesquels le Cameroun figure toujours en bonne place, a des bureaux bien indiqués par plusieurs panneaux, au centre de Kigali.

    Moins de zones obscures, c'est aussi plus de sentiment de sécurité pour les habitants. L'électrification gagne du terrain, grâce aux barrages qui fournissent une grande partie de l'énergie nécessaire à la consommation. Pendant la saison sèche (été), où l'étiage est au plus bas, les délestages sont toutefois quotidiens, le matin vers 9 heures, et l'après-midi vers 16 heures. Des allées de lampadaires n'en parcourent pas moins l'ensemble des villes. Et les chantiers sont omniprésents en particulier à Kigali, ville de plus de 1 million d'habitants : construction de grands hôtels, de banques, et d'un immense centre de congrès (bientôt terminé). Des Américains, des Chinois, des Nigerians, des Kenyans, des Britanniques, des Turcs sont de la partie (les Français sont moins présents, même si le cabinet Deloitte a pignon sur rue). De très gros projets immobiliers pour des particuliers sont en cours. Ainsi, un chef d'entreprise rwandais s'est associé avec un Américain pour construire des maisons à ossature en acier (les premières avaient été livrées en Afghanistan) qui facilitent l'accession à la propriété par leur prix d'achat plus modique (autour de 50000 dollars). J'ai pu visiter la maison témoin. Du solide. Selon ce chef d'entreprise, les banques prêtent une partie importante de la somme. Dans les quartiers chics de Kigali, d'immenses maisons, par centaines, dont la valeur unitaire sur le marché dépasse souvent le million de dollars. Des coopératives sont créées pour les artisans et il n'existe plus autant de boutiques anarchiques le long des routes. La référence de Paul Kagamé, et de nombreux Rwandais, c'est Thomas Sankara, le "Che" de Ouaga. L'ex-Président du Burkina Faso, assassiné en 1987 à la suite d'un coup d'Etat fomenté par la Côte-d'Ivoire d'Houphouët-Boigny avec la bénédiction de la France parce qu'il voulait s'émanciper de la tutelle de l'ancienne puissance coloniale et avait décidé de refuser de rembourser la dette, est cité en exemple d'une Afrique capable de s'en sortir par elle-même. Et par le haut. Les rues sont propres. Trop propres pour être honnêtes? Où sont les mendiants, que nous connaissons en France? Le miracle rwandais serait tel que plus personne ne viendrait quémander son obole auprès des automobilistes, de surcroît blancs de peau? Le nettoyage prendrait ici des proportions condamnables, selon l'organisation Human Rights Watch (HRW). Dans un rapport diffusé fin septembre, elle accuse le gouvernement rwandais de détenir dans des conditions indignes et brutales notamment des sans-abri "raflés" aux carrefours. De fait des arrestations ont lieu. Mais toutes n'aboutissent pas à la même destination. HRW ne mentionne pas le travail de formation effectué auprès d'enfants des rues de Kigali, sur une île du lac Kivu... 

    Le Burkinabè qui nous accompagne durant le séjour, paraît à la fois peiné du temps perdu depuis trente ans à Ouagadougou du fait cet assassinat (même s'il relève que les choses sont en train de bouger), et fier de voir ainsi prospérer l'héritage de Sankara. Après tout, nul n'est prophète en son pays... Il est tout à fait passionnant et instructif de l'observer en train de découvrir ce Rwanda du XXIe siècle : "S'ils sont capables de faire ça ici, alors il n'y a pas de raison que l'on n'y arrive pas chez nous." Cette expérience le conforte dans sa volonté de quitter la France pour rentrer au Burkina Faso (ou ailleurs en Afrique, selon les opportunités). Le secteur financier l'intéresse plus que la politique.

    Si le Rwanda est exportateur de café, de thé et de minerais (coltan, cassitérite), les banques sont l'une des clés de son essor et de sa bonne gouvernance (comme l'on dit dans les cénacles du FMI), qui en fait l'un des dix pays les mieux gérés au monde : "La politique du président Kagamé est de miser sur la sécurité pour attirer les capitaux des pays voisins, instables ou non", rapporte un Rwandais. L'afflux récent (à relativiser) de 150000 réfugiés burundais a aussi fait les affaires (si l'on peut dire) de certains propriétaires rwandais, qui leur ont loué des maisons à Kigali, entre autres. Mais à la fin août, les Burundais étaient plutôt dans un mouvement de retour vers leur pays, ayant dépensé tout leur argent au Rwanda, et ne pouvant y trouver du travail. Des Burundaises sans le sou sont restées dans les quartiers peuplés d'immigrés africains (sénégalais, maliens, burkinabè). Certaines se prostituent. Les Rwandais les ont surnommées "4G", "parce que la connexion avec elles est très rapide", décrypte un ami. L'inventivité du langage en Afrique est un trait commun à tous les pays de ce continent, pourtant aussi différents les uns des autres que peut l'être l'Italie du Danemark en Europe. Cette blague, en l'occurrence, ne vient pas de nulle part : le réseau téléphonique mobile de Kigali est équipé de la 4G.

    gorille.jpgCe Rwanda attire par sa modernité et son dynamisme. Des rescapés qui avaient fui en France, sont rentrés récemment à Kigali pour y vivre et y travailler. On les appelle "femmes de courage" ou "hommes de courage". J'en ai rencontré deux. Une chanteuse et un directeur administratif dans le domaine de la santé. Dans les bars, quand j'ai posé à des Rwandais la question de savoir s'ils avaient envie de quitter leur pays pour aller vivre en Occident, aucun ne m'a dit "oui". "Pourquoi aller ailleurs? On est bien ici et il y a plein de projets", était leur réponse la plus courante. Ainsi de cette jeune étudiante hutu de Ruhengery qui entame des études de tourisme et m'a dit vouloir travailler dans le parc des gorilles. 400 primates y vivent en liberté, là où l'Américaine Dian Fossey menait ses combats pour la sauvegarde de l'espèce, avant d'être assassinée en 1985. L'an dernier, 20000 touristes étrangers (en hausse) ont fait la randonnée de quatre à douze heures, selon l'éloignement des familles, pour observer les primates dans la jungle. Une manne pour le pays, sachant que le permis de visite coûte 750 dollars par personne. Le Rwanda n'a eu de cesse que de relever les tarifs de ce permis au fil des ans, pour limiter la progression de la fréquentation et assurer la tranquillité des animaux. Les Africains payent toutefois moins cher (autour de 250 dollars, si ma mémoire est bonne) et les Rwandais, environ 30000 francs rwandais (soit l'équivalent de 35 euros). Chaque année, début septembre, une grande cérémonie de "baptême" des nouveaux nés se déroule à l'entrée rwandaise du parc de la Virunga : pour parrainer un bébé gorille, chaque mécène doit débourser plus de 1 million de dollars. Les ressources servent à entretenir un personnel compétent (de ce que j'en ai constaté), mais aussi des vétérinaires qui suivent les grands singes. Le braconnage (capture des petits pour les vendre à des collectionneurs après avoir tué les parents) est ici évité, ce qui semble parfois plus difficile en temps de guerre dans le Congo voisin, même si les responsables du parc congolais affichent un courage à toute épreuve (voir, à ce sujet, le documentaire Virunga, produit par NetFlix en 2014).

    D'autres projets ont abouti il y a peu, en lien avec les ressources naturelles. Le méthane au fond du lac Kivu est désormais transformé en électricité qui alimente la ville de Gisenyi.

    Une renaissance rwandaise mais une renaissance toujours fragile, dans cette Afrique des Grands Lacs minée par l'instabilité, comme si la faille sismique qui la traverse devait trouver ses répercussions sur le plan politique. Durant notre séjour, un Burundais tutsi est arrivé chez des amis rwandais pour s'y réfugier. Quelques jours plus tôt, des policiers (?) burundais avaient tiré des rafales de mitraillettes à la terrasse d'un bar de Bujumbura. Il a fait le mort, au milieu des blessés et des cadavres sans doute, alors qu'un milicien lui avait posé un canon sur la tempe. "Laisse! Il est mort. Vite! On y va!", a abrégé un autre policier. Huit balles dans le corps : un miraculé. Il y a le Burundi, où la haine couve. Mais il y a aussi une incertitude majeure dans un autre pays voisin. L'élection présidentielle l'an prochain, en République démocratique du Congo, sera à surveiller comme le lait sur le feu...

    Nicolas Ballet

    (photos copyright Nicolas Ballet / Ci-dessus, de haut en bas : le mariage (photo 1, 2 et 3); le mémorial du génocide à Kigali; une vue de Kigali; un gorille du parc des Virunga. Ci-dessous : le lac Kivu; un jeune berger dans la Virunga; le parc de la Virunga; une Congolaise de Goma de retour dans sa ville où sévit l'insécurité avec, dit-elle, "des morts tous les jours ou presque"...)

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    berger 1.jpgvirunga.jpg

     

     

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  • Un mariage à Kigali

    J'en rêvais, si l'on peut dire, depuis quinze ans. Mais je n'imaginais pas que le voyage se ferait dans des conditions aussi magnifiques d'espoir. Ce mois-ci, je me suis rendu au Rwanda pour participer au mariage d'un rescapé du génocide des Tutsi en 1994. Il avait tenu à m'inviter, dès le mois de janvier dernier, "en remerciement" des articles que j'ai régulièrement consacré à cette tragédie depuis dix ans : portraits de survivants, interview du général Roméo Dallaire (l'un des rares à avoir alerté - en vain - les Nations unies sur l'horreur en marche), informations sur des activités associatives en France ou sur des initiatives visant à permettre à ces femmes et ces hommes de trouver le chemin de la parole. "Cela a fait partie des choses qui m'ont aidé à aller mieux", m'avait-il dit au début de l'année. Toute sa famille a été exterminée dans le génocide, à l'exception de l'une de ses soeurs, lourdement blessée. Et pourtant, il vit, il sourit. Même si, à l'intérieur, son coeur saigne.

    Parce que ce mariage à Kigali était d'une intensité exceptionnelle, parce qu'il concerne aussi de près l'attitude parfois controversée de certains membres de l'Eglise catholique durant cette tragédie, parce que l'islam y progresse aujourd'hui comme religion de substitution (au même titre que les évangéliques), mais aussi parce que le Rwanda est un pays fier à mille lieux des clichés misérabilistes sur l'Afrique, je raconterai bientôt sur ce blog ces quinze jours exceptionnels, en y ajoutant de nombreuses photos.

    Nicolas Ballet

  • Tragique accident dans l'entourage des moines de Tibhirine à Midelt, au Maroc

    Quelques gravillons de trop sur une route du Moyen-Atlas au Maroc. Une voiture qui en double une autre. Et c'est le dérapage, fatal. Geneviève Prat, 90 ans, est morte mi-juin à l'hôpital après avoir été gravement blessée dans cet accident. La triste nouvelle vient seulement de m'être communiquée. Cette soeur franciscaine de Midelt était accompagnée d'une autre, Monique Zissler, lorsqu'elle a effectué la manoeuvre de dépassement. Cette dernière se remet de ses blessures à la maison des Franciscaines de Casablanca.

    Avec Geneviève Prat, c'est une figure du Maroc qui disparaît : cette enseignante énergique, chaleureuse et déterminée, qui avait gardé de Toulouse son accent chantant, a formé depuis les années 1950 des générations de Marocains, dont certains exercent aujourd'hui de hautes responsabilités. Elle continuait depuis sa retraite de faire inlassablement du soutien scolaire dans les familles déshéritées. La dernière fois où je l'ai rencontrée, en mai 2014 à Midelt, nous avions fait un bout de chemin ensemble entre les maisons en pisé du quartier de la Kasbah Meriem, avec vue sur les hauts sommets de l'Atlas et cet oued verdoyant. Elle pestait contre l'indiscipline croissante des écoliers, pas plus pas moins qu'en France, et se désolait du manque d'esprit critique dans l'enseignement au Maghreb. "Ils apprennent par coeur", regrettait-elle, ponctuant toujours ses interventions d'un large sourire. A plusieurs reprises, elle et ses consoeurs m'avaient ouvert leur porte. Nous avions passé des heures à discuter autour d'un thé à la menthe. J'aimais bien leur faire sortir leur album photos qui contenait des clichés rares, certains montrant des juifs berbères de Midelt d'avant la création de l'Etat d'Israël.

    La messe de funérailles de Geneniève Prat a été célébrée sous les pins maritime, dans la cour du monastère de Notre-Dame-de-l'Atlas, en présence de frère Jean-Pierre, dernier moine de Tibhirine. Même si l'information n'est pas en ma possession, je suppose que la défunte a été inhumée au cimetière des religieuses, dans l'enceinte du monastère trappiste de Midelt.

    Les religieuses - qui avaient cédé leur ancien couvent aux moines trappistes héritiers de Tibhirine au début des années 2000 - vivent à proximité immédiate, dans une petite maison et elles entretiennent des liens réguliers avec leurs "frères" masculins. Deux d'entre elles - dont leur supérieure, Soeur Barbara, une infirmière polonaise originaire de la même ville que Jean Paul II - passent une partie de la semaine en altitude à Tatiouine auprès des populations nomades. J'en avais fait le portrait dans mon livre "L'esprit de Tibhirine".

    Ce tragique accident est une grande épreuve pour cette petite communauté vieillissante, à laquelle des générations de Midelti sont extrêmement attachés.

    Les proches des religieuses espèrent qu'une solution sera trouvée pour permettre le maintien de leur présence à Midelt.

    Nicolas Ballet