Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Les ambiguïtés de Fès, capitale spirituelle du Maroc

C'est vrai qu'elle est belle, cette Médina de Fès. Comme toutes les pièces architecturales majeures qui ont résisté, plus ou moins bien, aux assauts du temps, la vieille ville impressionne du haut de ses 1200 ans. Nous qui sommes là, l'espace d'une respiration seulement. Et ces millénaires qui nous ont précédés...

Pour la bien parcourir, vous devrez désapprendre l'esprit haussmannien. Son lacis de ruelles ceintes par de hauts murs est tel que la meilleure boussole (note de l'auteur : la boussole est, au XXe siècle, l'ancêtre du GPS) perd là toute utilité. Une excellente nouvelle. On s'y perd pour mieux s'y retrouver. On apprend à s'y égarer, à ne plus vouloir tout contrôler - d'une façon générale, le bénéfice permis par tout voyage. La capitale spirituelle du Maroc, dans laquelle j'ai séjourné à cinq reprises pour les besoins de mes visites aux moines de Midelt, hébergés 200 kilomètres plus loin, compterait un millier de mosquées, soit à peu près autant d'écoles coraniques. Elle se glorifie aussi d'abriter la plus vieille université du monde arabe, la Qaraouiyine. Ce que cette cité m'a enseigné (mais alors en cherchant bien), ce pourrait être l'art de l'abandon. Voilà en quoi elle serait, à mes yeux, spirituelle. Ne l'idéalisons pas non plus : Fès est exaspérante, envahie de touristes (dont je fais partie), bruyante et étouffante (surtout l'été), remplie de commerces qui suscitent des embouteillages humains permanents dans ses étroites ruelles. Pour la méditation, on repassera un jour de ramadan.

Ainsi, dans le dernier numéro de la (superbe, enrichissante et oxygénée) revue de spiritualité Ultreïa!, j'ai relevé un récit très personnel de l'universitaire Brice Gruet, "géographe, auteur et artiste", intitulé Fès, ville de l'esprit. Il la sillonne, un peu à la façon subjective d'un Régis Debray à Jérusalem, et avec les risques de raccourcis que comporte ce genre d'exercice mené au pas de charge - du temps est nécessaire pour parvenir à comprendre une ville et il faut savoir la quitter pour en cerner les contours (comme du haut de cette colline des Mérinides qui surplombe l'ovoïde de Fès) en s'aidant d'observateurs qui ont davantage de recul que nous.

Toutefois, le regard par définition unique d'un individu est précisément ce qui permet à chacun de ne pas rester prisonnier de ses oeillères. Les déambulations de cet auteur m'ont permis de voir des choses auxquelles j'étais resté aveugle ou insensible. Je n'avais pas remarqué à quel point l'eau était la colonne vertébrale si symbolique de cette Médina où les fontaines décorées de zelliges jaillissent dans les cours intérieures des riads (mini palais) et des mosquées. Même dans les artères principales de la vieille ville, se rencontrent ces anciens points d'eau, aujourd'hui souvent désaffectés et remplis de détritus.

"Fès doit son existence à la présence de l'eau, cette eau magnifiée par le Coran et toute la culture musulmane. Car l'eau renvoie à la source et la source, à l'origine. De cette façon, et de proche en proche, l'eau rappelle sans cesse à l'Homme son essence divine et ses devoirs envers elle. C'est un élément qui relie la Terre et le Ciel et, en terre d'islam, les ablutions rituelles avant les prières sont impératives.", écrit Brice Gruet, qui rappelle combien le soufisme - la voie mystique de l'islam - irrigue aussi les allées de la ville.

Ouvert à toutes les spiritualités et croyances, le Festival de cultures soufies, chaque année, au printemps, est une expérience enrichissante pour qui a eu la chance d'y participer. Avec des amis, nous avions assisté à l'édition 2011. Les douces palabres d'Eric Geoffroy (soufi français membre de la confrérie Alawiyya) et Faouzi Skali (soufi marocain membre de la confrérie Boutchitchiya) sous le chêne de la cour intérieure du musée Batna avaient quelque chose d'envoûtant. Un clapotis de mots rafraîchissant dans cette cuvette fassie écrasée de chaleur dès le mois d'avril. Le ravissement avait été porté à son comble par la rencontre de la sénatrice franco-algérienne Bariza Khiari, qui venait de m'apprendre l'acquisition par l'Algérie du testament de l'émir Abd el-Kader. L'année précédente, j'avais rencontré par hasard à Beyrouth l'antiquaire Antoine Abi-Heila, qui m'avait fait la confiance de me montrer ce testament, qu'il venait de dénicher à Damas en Syrie, et s'apprêtait à céder à de mystérieux acquéreurs!

Envoûtant, oui. Trop envoûtant peut-être, tout cela.

Une ville est une somme d'être humains de sensibilités diverses, confrontés à des difficultés quotidiennes. Fès, comme les autres. Pour conserver une juste vision du monde, il est important de savoir s'arracher aux cénacles confortables de l'entre-soi, comme d'un fauteuil moelleux.

J'ai ressenti un goût d'inachevé à la lecture de l'article mentionné, qui me semble laisser dans l'ombre, ou ignorer, des aspects essentiels de cette cité.

De quelle spiritualité parle-t-on à Fès? Les soufis ne composent qu'une part minoritaire, et très élitiste de la population fassie, dont une certaine élite "occidentale" a tendance à exagérer l'importance dans des médias spécialisés. Certes, les confréries soufies sont aussi actives dans des zones rurales de cette région du Maroc. Mais l'image dont elles jouissent parmi la grande masse de la population est mauvaise. Le maraboutisme - les zahouïas rendant hommage aux cheikhs fondateurs d'une confrérie - est assimilé à un culte des idoles que réprouve l'islam sunnite malékite, très orthodoxe, depuis toujours dominant au Maroc, dont le Roi, commandeur des Croyants, se prévaut d'être un descendant du Prophète de l'islam destructeur des statuettes polythéistes au Hedjaz.

Je me rappelle cette phrase de l'écrivain et scientifique Théodore Monod, invité à une émission peu avant sa mort. Ce devait être vers 1995. Il disait : "Ce n'est pas parce qu'une chose est ancienne qu'elle est bonne. L'esclavage, par exemple, est une tradition très ancienne."

J'appliquerais son précepte à l'université Qaraouiyine. Il est rarement dit qu'elle n'est pas un foyer d'ouverture pouvant laisser espérer une lecture critique du corpus coranique. Ali Mostafa, chercheur au GREMMO (Groupe de recherche et d'études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient, CNRS, Lyon) avait donné, en 2015, une contribution à un colloque sur l'islam organisé par Michel Younès à l'université catholique de Lyon. Il décrivait la Qaraouiyine comme le creuset d'une forme de salafisme qui a imprégné la pensée de certains pères de l'indépendance marocaine, dont Allal Al Fassi, membre de l'Istiqlal. L'islam marocain est assis sur une base très dogmatique. Dans ce pays, la religion fait société.

Un soir, parcourant au hasard les collections de la Bibliothèque nationale de France sur le site gallica.fr , j'ai mis la main sur une somme écrite par le missionnaire français, aujourd'hui oublié, Auguste Mouliéras : son Maroc inconnu - étude géographique et sociologique constitue une mine d'or dont les galeries parcourent aussi le Fès de la seconde moitié du XIXe siècle. Suivant le témoignage d'un ancien étudiant, il trace le portrait d'une femme, El-Aliya Ben Kiran, qui dispensait alors ses cours de logique et de grammaire arabes à la mosquée des Andalous. Pressé de voir en elle une figure féministe, l'ethnologue chrétien en oublie l'essentiel : cette docte dame - une "savante", comme on dit en terre d'islam - dispensait ses enseignements gratuits à des horaires séparés pour les femmes et pour les hommes. Et dans l'horaire réservé à la gent masculine, elle parlait à son auditoire cachée derrière un épais rideau qui la rendait totalement inaccessible à la concupiscence supposée de l'assemblée de mâles lui faisant face - en France, à la même époque, les religieuses enseignantes travaillaient à visage découvert, même si la mixité n'était pas établie.

Jusqu'à quel point Fès la spirituelle peut-elle tolérer l'ouverture d'esprit? La ville a ses laideurs et ses raideurs. Un membre d'une famille des moines de Tibhirine me rapportait que les trappistes étaient mal acceptés par le voisinage - Christian de Chergé, le prieur assassiné en Algérie, avait ouvert une antenne à Fès en 1988, depuis fermée. La liberté de conscience n'existe pas dans ce pays : un Marocain est musulman (ou juif). Mais il lui est interdit d'être athée, chrétien ou bouddhiste, par exemple. Le monastère de Midelt, où se trouve le dernier survivant de Tibhirine, est surveillé de très près par les autorités. A la marocaine. C'est-à-dire : en utilisant le voisinage, sans avoir l'air d'y toucher.

A Fès la spirituelle, les habitants juifs ont quasiment disparu depuis la création de l'Etat d'Israël, alors qu'ils étaient là des centaines d'années avant l'arrivée de l'islam. Le savant et médecin Maïmonide (Moïse Ben Maïmon) a même habité dans la Médina (une plaque gravée dans le marbre rappelle sa présence dans la ruelle qui conduit au très touristique Café Clock).

Le cimetière juif aux pierres blanches éclatantes, tout proche de la vieille ville, est toujours visité par des descendants des familles, que nul n'empêche certes de venir ici - les pèlerinages sur les tombes de rabbins sont aussi fréquents dans tout le Maroc et il est connu que les autorités ont contribué à la protection des sépultures.

Mais des traditions partagées avec les musulmans n'ont pas résisté et les clichés antisémites, auxquels se mêlent l'antisionisme, sont présents dans la population. J'ai plusieurs fois, parmi des commerçants musulmans ou berbères confessant leur athéisme, entendu des réflexions sur "les Juifs qui tiennent le pouvoir dans le monde et ont l'argent." Par le passé, sous le protectorat français, des émeutes avaient visé les Juifs à Fès.

La tombe de Solica, jeune juive tangéroise assassinée dans des conditions peu claires à Fès au XIXe siècle (la romancière Eliette Abecassis en parle dans son livre Séfarade), était visitée par des musulmanes en guise de porte-bonheur. Elles vénéraient cette femme comme une sainte. "Cette pratique a cessé, parce que le souvenir de la présence juive à Fès et au Maroc s'estompe, ce qui est un vrai crève-coeur, quelque peu atténué par la volonté manifeste du Roi de réintégrer la culture juive dans le patrimoine national.", me confie Abraham Bengio, arrière-petit-fils de Mordekhaï Bengio, grand rabbin de Tanger. De nos jours, il n'y a a plus que des Juifs qui se rendent sur cette tombe. En avril 2011, j'y avais vu des familles israéliennes se recueillir devant celle que l'on nomme en hébreu la Tsadika (la Juste), plus haut degré de sagesse et de respectabilité dans le judaïsme.

Dans un tout autre domaine, il faudrait aussi aborder les problèmes de moeurs, criants, qui frappent la jeunesse de Fès, et cela en pleine ville "sainte". Des touristes occidentaux s'y baladent les poches pleines de dollars ou d'euros, non pas pour acheter des produits artisanaux, mais pour se livrer à des actes de pédophilie avec des adolescents. Les propriétaires de riads m'ont livré de nombreuses informations à ce sujet. Fès, bien plus discrète que la très exposée Marrakech, est un lieu de prédation "idéal" pour ces criminels. "La situation ici est bien pire qu'à Marrakech. Des enfants nous ont dit qu'ils recevaient jusqu'à 1000 dollars pour une relation sexuelle.", m'ont assuré des Marocains de grandes familles. Je les crois volontiers. Combien de fois ne me suis-je pas fait poursuivre le soir dans des ruelles de la médina par des gamins me harcelant de propositions indécentes, signe que ces pratiques sont malheureusement plus que répandues dans cette "capitale spirituelle"?

Fès est une ville ambiguë, à l'image du genre humain.  S'il me semble louable de s'extasier de la beauté d'un lieu propre aux transports mystiques, je ne peux me satisfaire d'une telle approche quand elle conduit à ignorer la souffrance de personnes, prises dans des carcans qu'il faut savoir nommer et qui sont, parfois, la négation de ce que l'esprit (l'Esprit?) préconise.

Nicolas Ballet

Les commentaires sont fermés.