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Une bague magique pour s'initier à la poésie arabe et persane

Quelques mots du poète Rûmi, gravés sur une alliance à Téhéran. Le point de départ de mon enquête pour montrer, avec la complicité de l'islamologue Rachid Benzine, la finesse langagière du persan, de l'arabe ou de l'hébreu. 

 

 

 

 

L'anneau en argent scintillait dans la vitrine d'une galerie d'art du nord de Téhéran. Déposé au creux d'une niche en velours, il laissait deviner une double inscription en langue persane, gravée sur l'ensemble de sa circonférence.  Peut-être bien, me suis-je dit en la voyant, une phrase du poète Hâfez, autant révéré en Iran que Hossein, troisième des douze imams, et martyr de la bataille de Kerbala (680).

J'ai poussé la porte massive que l'on aurait crue celle d'un palais indien, et le bijoutier, d'autant plus prévenant sans doute qu'il s'apprêtait à réaliser une bonne affaire, m'a couvert d'affabilités. Sans attendre, il s'est saisi de la bague pour me la passer au doigt, dans une sorte de mariage express iranien (sigheh) avec la poésie persane.

Tout engagement d'importance pouvant effrayer, j'ai reposé ce bijou sur le présentoir pour me laisser le temps de la réflexion. Et ce n'est qu'au retour en France que je me suis décidé à l'acheter, confiant cette mission à une connaissance parisienne qui retournait passer quelques jours dans la capitale iranienne.

L'objet m'est parvenu avec cette interrogation, à laquelle le commerçant n'avait pas été capable de répondre. Qui était l'auteur de cette phrase habilement ciselée par un artisan d'Arak sur la surface argentée du bijou? Que signifiait-elle?

L'enquête commençait. A Lyon, j'ai d'abord demandé à une pharmacienne de la rue Victor-Hugo (un poète : je devais être sur la bonne voie) dont je savais qu'elle était originaire d'Iran. Devant moi, elle a commencé à me donner la signification des phrases, car il y en avait six. Et, catégorique, a tranché : "C'est de Hâfez". Le grand poète persan du Moyen-Âge, donc, pour celles et ceux qui ne connaîtrait pas cet auteur prolifique dont le tombeau situé à Shirâz est visité par des milliers d'Iraniens, chaque semaine, et dont le recueil de poèmes, connu sous le nom de "Divân", paraît d'autant plus fasciner les esprits mystiques des Persans, qu'il est à peu près incompréhensible. Beaucoup utilisent son ouvrage en l'ouvrant au hasard pour se livrer à des pratiques de divination (les "fâl") et il est fréquent de voir des enfants vendre, dans les rues des villes d'Iran, des enveloppes contenant ses poèmes. Enfants qui, je le précise ici, sont le plus souvent les rejetons de familles de réfugiés afghans objets, parfois, du plus grand mépris de la part des Iraniens. Le régime les considère comme des citoyens de seconde zone, en les privant du droit de devenir propriétaire et d'accéder à la plupart des métiers. On pourrait comparer leur sort à celui des populations roumaines ou bulgares de culture rom en France et en Italie.

J'avoue, en tout cas, ne pas être très sensible aux mots de Hâfez. J'ai lu (par petits morceaux) la traduction qu'en a faite Charles-Henri de Fouchécourt (Ed. Verdier) et, passé un temps d'émerveillement devant cet objet dont tout le monde me parlait avec passion, j'en suis revenu pour me rendre compte qu'il ne présentait que peu d'intérêt à mes yeux. Par goût personnel, je n'ai jamais aimé les auteurs qui s'abritaient derrière des formules mystérieuses, très codées. Je préfère les pensées claires. L'ambiguïté et ses interminables sérénades me fatiguent d'avance.

Déception, alors, que de me retrouver avec cette bague hâfézienne sur les bras.

Mon petit doigt me disait que la Vérité devait encore être découverte, pas à pas. La culture persane qui s'est fabriqué un islam sur mesure - le shi'isme - est faite d'intériorité et de quête spirituelles permanentes. L'exemple le plus fameux en est peut-être La Conférence des Oiseaux de Attâr, auteur du Moyen-Âge toujours aussi lu de nos jours en Iran. Les quatre volumes de l'islamologue français Henri Corbin (En Islam iranien, Tel Quel) dévoilent avec subtilité ces particularités culturelles persanes. 

J'ai photographié la bague sous toutes les coutures pour envoyer les images, via la messagerie Telegram, à des amis d'Iran, versés dans la poésie comme tant d'autres dans ce pays où elle tient lieu d'amortisseur à la rudesse quotidienne et aux manigances politiques ou économiques. Ils ont immédiatement reconnu l'auteur de ces vers. J'ai sauté de joie (dans ma tête!) en apprenant qu'ils étaient de Rûmi, le musulman soufi persan fondateur de la confrérie des derviches tourneurs dont le tombeau se trouve à Konya, en Turquie (il vécut au XIIIe siècle de notre ère). Les Iraniens ne l'appellent pas comme nous le faisons, Rûmi (qui signifie "originaire de Rûm", autrement dit, d'Anatolie) mais Mawlâna ("Notre Seigneur"), son nom étant Djalal od-Dîn ("Majesté de la Voie") => voir à ce propos le petit livre d'Eva de Vitray (collection Points), Française soufie de haut-rang dont le corps, insigne privilège, a été enterré dans les années 1990 au mausolée de Rûmi à Konya!

Rûmi était-il juste et bon dans ses relations avec les autres? Etait-il, par exemple, pour l'égalité entre les femmes et les hommes (je n'ai jamais vu de dervichesses tourneuses)? Personne ne sait comment il se comportait au quotidien. Les hagiographes de son temps ont écrit des choses auxquelles j'éviterais de trop me fier. Je garde, de plus, une distance prudente envers la poésie. Toutes choses égales par ailleurs, elle est parfois l'habit des plus grands et dangereux idéologues par le désir d'absolu qu'elle porte en elle, comme ce poison romantique, et cette obsession de la pureté, qui ont contribué à déboucher sur ce que l'on sait dans l'Allemagne nazie. Radovan Karadzic, le leader des Serbes de Bosnie emprisonné pour crimes contre l'Humanité, est ainsi, depuis toujours, un grand poète.

Les pensées de Rûmi, en tout cas, me chatouillent les neurones et me font du bien, à petite dose. Le mysticisme, c'est comme la cigarette. Une bouffée ou deux de temps en temps. Sinon, ça brûle la gorge et ça fait tousser.

En portant une bague auréolée de ses paroles, je me sens le devoir d'être une petite passerelle fraternelle à la suite de ce maître. Attention à ne pas se méprendre! Être fraternel ne signifie pas "Tout accepter de l'autre" : si une personne est victime d'une injustice flagrante, si des individus propagent l'intolérance ou s'érigent en donneurs de leçons ou tentent d'attaquer ma liberté de pensée, ma fraternité s'exercera aux dépens du fort, et au bénéfice du faible, dans l'absolu souci de la préservation de mon indépendance d'esprit. Sans me définir comme croyant (je crois au cosmos, comme dirait Eric, un ami qui se reconnaîtra dans ces lignes), ce genre d'anneau consacre aussi mon union avec quelque chose qui me dépasse, moi, petit être humain : cet Univers infini qui nous engendre.

Or, le poème de Rûmi sur cette bague - j'y reviens - ne dit pas autre chose.

Ô, Univers, ne te meus pas sans moi
Ô, Lune, ne brille pas sans moi
Ô, Terre, ne grandis pas sans moi
Ô, Temps, ne passe pas sans moi 

De telles poésies peuvent faire naître diverses interprétations et leur force axiale est celle du joyau dont chacun peut contempler une face avec autant de ravissement.

J'ai surtout cherché à la décrypter mot à mot, en persan - langue que j'ai commencé à apprendre il y a un an, et que je n'ai malheureusement pas assez le temps d'approfondir.

C'est ainsi qu'est née la question de savoir comment se disait "poésie", en fârsi. Si l'Univers est infini, les questions qu'il génère sont sans fin. D'autant plus que la vie humaine est un éternel recommencement et un tout aussi éternel réapprentissage, en dépit de ce que l'éducation et la culture nous transmettent.

La tentation (illusoire) est de remonter à la source, si cette dernière existe, pour tout expliquer, et tout comprendre. J'ai toujours vu les mots comme de la pâte à modeler abritant la mémoire du monde. Ils porteraient la trace de la matrice originelle à la façon de la glaise d'Adam (adama/Adam). Comme ce grain de beauté dans le dos dont on dit, dans ma famille, qu'il signerait notre descendance d'un peuple monghol ou aryen (légende, sûrement...).

Quelles intentions portent donc ce mot même de poésie, dans différentes langues? Y existe-t-il partout? En quoi révèle-t-il quelque chose de la culture considérée? La somme de ces différentes dénominations peut-elle nous aider à embrasser la poésie dans son ensemble pour en donner une définition totale? Peut-il même nous aider à comprendre un peu de l'origine du monde et de nos cultures? J'en doute. Mais essayons. Il est permis de rêver et de s'amuser avec les mots. C'est l'une des rares libertés dont on soit sûr de disposer, intérieurement. Je parlais de pâte à modeler. Pétrissons!

Tout en considérant ma bague d'un oeil, j'ai jugé nécessaire d'effectuer un premier détour par le grec, un deuxième par l'allemand, un troisième par l'hébreu (j'avais contacté l'Inalco à Paris pour des réponses, que je n'ai pas obtenues, sur les acceptions du mot poésie en japonais, mandarin, russe, tagalog, peul, turc...etc)

Là, je me suis dit, peut-être à tort, que notre mot français de "poésie" était bien pauvre et sec, aussi froidement rationnel qu'un écrit d'Aristote, pour signifier, en grec ancien d'où il est originaire, "faire, créer" ("ποίησις" / "poiêsis"). C'est tout? Décevant...

Et qu'en est-il en Allemagne, autre patrie de la poésie symbolisée par la "Blaue Blume" (fleur bleue) de Novalis (XVIIIe siècle) dans son ouvrage initiatique Henri d'Ofterdingen, marquant le passage du monde réel, imparfait, au monde spirituel (le rêve de la fleur bleue, fait par Henri)? J'ai été étonné de découvrir que le mot allemand de "Gedicht" (d'usage contemporain) souffrait d'une rigidité pareille au grec ou en tout cas, d'une certaine neutralité (aucune féminité comme en français : on dit "das Gedicht" (genre neutre), ce qui peut après tout signifier son universalité). D'après le dictionnaire allemand Duden, ce terme vient du verbe "dichten", lui-même issu du latin "dictare" ("dicter", "dire"). Pourquoi cette ascendance? Bien malin qui pourrait le dire. Je risque une hypothèse farfelue : la poésie serait-elle, dans cette conception-là, ce qui nous serait dicté par quelque chose de supérieur?

On voit que les mots utilisés pour nommer la poésie, en français, comme en allemand, ne renseignent guère sur la richesse de son contenu, sur lequel ceux-ci semblent même jeter une modeste couverture. Presque comme ce manteau de laine couvrant les derviches ("derviz" : "pauvre", en persan). Les trésors sont toujours cachés à l'intérieur!

Troisième étape, qui nous rapproche de notre destination finale et d'une certaine onctuosité orientale : l'hébreu. Dans cette langue, racinaire, la poésie se dit "shir" (שיר). Le même mot que "chanson"/"chant". On y sent davantage qu'en français ou en allemand, l'expressivité, l'extériorité. Une inspiration débouchant sur une expiration. Quelque chose de l'ordre de la déclamation?

Et nous en arrivons à l'arabe, qui a fortement influencé la langue persane depuis l'invasion par les conquérants musulmans au Moyen-Âge, au point de composer aujourd'hui 20 à 30% des mots courants en Iran.

On ne sera pas surpris d'apprendre que l'arabe, langue racinaire et sémitique comme l'hébreu dont elle est la cousine germaine, désigne la poésie par le terme de "shi ´r(atta)" (لشعر).

Les Iraniens utilisent eux aussi ce mot de "she'r" pour nommer la poésie (il existe, selon l'archéologue Mina Dabbagh, des termes "purement" persans ("tshakâmeh" چکامه ou "soroudeh" سروده), dont il faudrait rechercher l'étymologie du côté hindi et sanskrit, et qui ne sont plus guère usités).

Mais déterrons l'arbre pour retrouver la racine. Quel est le sens de "shi ´ir(atta)" en arabe (langue dont la grammaire a été fixée par des savants perses)? Tout le bonheur des langues sémitiques est de se prêter à des interprétations sans fin.

Rachid Benzine, islamologue franco-marocain de renom, connu pour son approche critique de l'Histoire "sainte" musulmane, a eu la grande gentillesse de bien vouloir m'éclairer dans ma recherche.

Je reproduis son e-mail in extenso, avec son autorisation.

"Le sens de base de cette racine لشعر est lié au fait de comprendre à temps ou de percevoir quelque chose comme si l'on avait découvert un repère ou une marque qui indiquerait comment réagir utilement dans une situation délicate qui adviendrait ensuite. On pourrait dire que c'est la bonne perception de ce qui va advenir avant que cela n'advienne - en quelque sorte, la pré-science. Le poète inspiré par son "djinn" (on dit aussi son "shaytân") est souvent vu comme en situation de pré-science. A partir de là, on a l'idée de ce qui porte une marque (...) et qui permet d'être reconnu. (...) Ce terme désigne donc aussi tout ce qui couvre, la pilosité pour l'humain (cheveux, poils de l'aisselle ou du pubis), le vêtement que l'on porte à même la peau qui s'oppose au dithâr (vêtement de dessus) et le couvert notamment les arbres touffus qui donnent de l'ombre. Autres extensions : le signe de reconnaissance par exemple lors d'un combat. Dans le cas des rituels collectifs comme ceux de la région de La Mekke, les sha'âir sont les rites en tant qu'ils sont définis et marqués (...). L'ish'âr, c'est le fait de marquer le chameau destiné au sacrifice sur le côté droit de la bosse pour qu'il soit reconnu comme animal consacré. Et la sha'râ' c'est l'insecte qui pique, comme le taon".

On se piquerait donc de poésie? Et la poésie serait l'outil qui nous permettrait de nous éclairer sur le chemin à suivre (ou le long de celui-ci)! Dans les diverses acceptions de cette racine sémitique du mot poésie, je retiens aussi cette notion de couverture, qui rejoint - c'est tout de même assez extraordinaire - ce que je disais à propos du modeste "manteau" sémantique recouvrant la richesse de notre poésie occidentale.

Le sens du monde nous est, comme son origine, caché. Voici ce que nous raconte, au fond, l'étymologie du mot poésie.

Une simple bague peut renfermer en elle l'Univers condensé.

Je ne suis donc pas prêt de vous céder la mienne et, de là où je suis, remercie Rûmi, artisan involontaire de cette longue promenade...

Nicolas Ballet

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